LE RÉFRIGÉRATEUR
Par Michel Frankland
Quelle bénédiction que cette maison sortie de nulle part! Enfin, il allait pouvoir retrouver son chemin! Un instant, l’idée que cette résidence fût inoccupée l’effleura, mais l’allure proprette du jardin garni de fleurs l’en dissuada vite. D’ailleurs, un homme pous- sait la porte-moustiquaire. Ces gestes plutôt lents de sexagénaire le rassurèrent. Le vieux connaissait sûre- ment la région comme le fond de sa poche et ne tarderait pas à lui indiquer comment rejoindre l’ auto- route. Il sortit de sa BMW.
– oui? – Voilà . Je me suis perdu en quittant Saint-Firmin… Le vieux écoutait calmement. L’automobiliste essayait de retracer par quels méandres il en était rendu ici; pourrait-il entrer quelques instants…
Il voulut téléphoner, mais le vieux n’avait pas de téléphone et eut l’air étonné de penser qu’il pût utiliser cet appareil.
– Voulez-vous boire quelque chose? Demanda le vieux.
– Pourquoi pas? Ce que vous aurez.
– Je crois qu’il me reste une bière ou deux.
Le vieux marcha à pas lents vers le réfrigérateur. Il avait une démarche paisible, une vie sans histoire sans doute. De quoi se reposer un peu des moeurs trépidantes axées sur le sensationnel et la course contre 1 ‘heure de tombée. Il semblait passablement maigre cependant. C’est pour cela sûrement qu’il prenait du temps à fouiller dans le frigo. Comme le petit salon où le vieux l’avait escorté l’emmerdait, avec sa propreté à quatre épingles, son portrait jauni d’ancêtres au regard figé de sévérité, il alla lui tenir compagnie dans la cuisine.
Un chat mort gisait devant le réfrigérateur. Pendant qu’il regardait, sidéré, le félin brun-roux, le vieux tira du frigo un chat noir, aussi raide que le précédent.
– C’est dommage que mon frigo ne soit pas plus grand, j’aurais tous pu les mettre dedans. Soixante-treize, ça prend trop de place. Venez voir. Tiens! Je l’ai!
Il avait sorti, d’entre deux chats gris congelés, une cannette de bière à l’emballage mauve que le journaliste n’avait, autant qu’il lui semblât, jamais vue auparavant…
J’ai aussi des biscuits soda, en haut, là , dans l’armoire. Je ne suis pas bien grand, pourriez-vous regarder s’il-vous-plaît ?
Le journaliste réussit à mettre la main sur une boîte un peu poussiéreuse de biscuits soda.
– Vous ne mangez que ça?
– Oh moi, je ne mange pas du tout, dit le vieux allant tranquillement s’asseoir à la petite table ronde de la cuisine.
Il se mit à rire franchement:
– Pourquoi c’est que je mangerais, hein?
– … Vous allez bien manger un biscuit avec moi?
– Bon. Si vous voulez. J’ai perdu 1 ‘habitude. Pourvu que ça se passe bien.
Le vieux prit un biscuit avec circonspection. D’un geste hésitant, malhabile, il l’introduisit dans sa bouche, mastiqua comme un robot, les yeux dans le vague, et avala. Bientôt, il figeait, produisait quelques petits gestes saccadés, devenait blême et s’écroulait.
Le journaliste se pencha sur lui. Le vieux murmura, dans un dernier souffle:
– Remettez bien mes chats dans le réfrigérateur, j’ai peu qu’il leur arrive malheur…






