LES DEUX ERREURS DE L’ÉQUIPE MULCAIR
 
par Michel Frankland
Un peu après diner le 19 octobre, j’ai prédit à des amis que le NPD se ferait «laver». J’ai expliqué mes deux raisons.
Les êtres humains carburent plus que l’on pense à la perception instinctive. Un adage en psychologie affirme que quand deux personnes se rencontrent pour la première fois, ils se forment une opinion spontanée, «animale», l’un de l’autre. Comme deux chiens qui s’accostent. Cette perception, sûrement largement inconsciente, mesure en particulier le degré d’authenticité chez l’autre. Est-ce un individu à l’aise avec soi-même ou un être «masqué».
La perception populaire de Mulcair en est l’exemple parfait. L’image qui s’est dégagée de lui aux Communes représentait un avocat brillant et passionné. Fort bien. L’homme est apprécié. Il part avec un préjugé favorable. L’instinct populaire veut sortir Harper de son règne trop long. Le chef du NPD s’avère tout désigné. D’autant plus qu’en début de campagne, l’image de Justin Trudeau marinait un peu encore dans quelques affirmations gaffeuses.
Malheureusement, les conseillers NPD ont commis la même erreur que celle des conseillers libéraux de Michael Ignatieff vers 2010. Ils ont «peinturé» leur représentant. Chez Ignatieff, esprit de première force, auteur de 17 ouvrages, universitaire à l’esprit subtil et pénétrant, ils ont fait, pour le rendre plus proche du peuple, un personnage un peu bonhomme, souriant… mais cela était faux. Et l’instinct populaire l’a saisi immédiatement. C’est la source d’un rejet spontané. On a commis la même erreur avec Mulcair. On l’a transformé en Père Noël au sourire figé, embarrassé dans cette mascarade.
Le rejet de Mulcair par le public fut doublé d’une incartade conséquente. Car l’homme sortait sa nature batailleuse trop comprimée par la composition qu’on lui avait imposée. Compressées trop longtemps chez cet être en feu, entier, ses émotions sortaient sans nuance. Deux sautes d’humeur catastrophiques s’en suivirent.
La première, tous s’en souviennent, portait sur le niqab. Il a passionnément et fortement affirmé son respect absolu de cette femme à s’habiller comme elle le désirait. Il heurtait ainsi l’aversion que le Québec, coincé en Amérique dans un océan anglophone et attaché à sa nature sociohistorique unique, éprouvait envers une tradition qui claironnait, à leurs yeux, le refus de s’intégrer. Ce vêtement représentait alors, pour une société en mal de soutien, une menace globale sérieuse à la québécité.
On remarquera comment Justin Trudeau, optant substantiellement pour le même point de vue que Mulcair sur ce sujet délicat, a témoigné d’un sens politique très juste. Il n’a qu’effleuré ce sujet périlleux. Alors que Mulcair a rentré avec force la lance de son argumentation théorique dans le vif de la sensibilité québécoise.
La deuxième saute d’humeur néfaste tient dans sa réaction à l’entente commerciale avec la zone du Pacifique. Pendant les élections, Harper annonce des résultats intéressants de ce cheminement. Trudeau, encore une fois politicien habile, annonce qu’il va d’abord lire le document avant de porter un jugement sur lui. Mulcair fait une scène : «Harper annonce justement en période électorale le résultat de ces négociations pour se faire du capital politique.» L’affirmation, le public le voit tout de suite, est ridicule. Les négociations cheminaient depuis de longs mois. Les représentants internationaux se fichent du fait qu’on soit en élections. Leurs conclusions arrivent quand elles arrivent. Fausseté évidente de la tirade de mauvais goût de Mulcair.
Dans ce sillage, on n’a pas assez montré une évidence aux conséquences malheureuses : Mulcair est un avocat beaucoup plus qu’un politicien.
Voilà donc une première erreur – et à double effet – de l’organisation NPD. La deuxième erreur est attribuable spécifiquement à ses conseillers. En fait, je crois que ces penseurs politiques ont manqué d’instinct. Serait-ce dû à la nature plus dogmatique du NPD ? Ils savaient tout… mais rien d’autre ! Le genre de personnes qui n’auraient rien compris à la popularité du Frère André auprès du bon peuple. Ils se sont concentrés sur le message ; ils n’ont même pas vu la phase initiale de toute campagne politique : quelle est le tempérament de notre chef ? Comment l’amener à demeurer ce qu’il est, sans quoi il sera rejeté. De la même manière, les diplomates des grands pays ont des dossiers étoffés sur les dirigeants des pays puissants. Lors de la deuxième mondiale, les alliés avaient accumulé un dossier fourni sur Hitler. Cela incluait les cartes de Noël qu’il avait écrites jeune soldat. Ce n’est pas les idées qui changent le monde ; ce sont les personnes.
Je suis étonné que les penseurs politiques des panels semblent minimiser, voire ignorer l’importance de la dimension humaine et de l’expression de sa sincérité dans les campagnes. Comment laisser libre cours au naturel du politicien, tout en le mettant en garde régulièrement contre les excès qui pourraient en résulter. Comme on guide un cheval à une course victorieuse.
En contrepartie, on a vu la justesse des conseillers de Justin Trudeau. Ils ont laissé sa nature chaleureuse et rayonnante s’exprimer sans entraves – à part, évidemment, des conseils répétés sur les gaffes à éviter. Symétriquement, lorsqu’il s’agissait de mathématiques plus complexes sur l’aspect financier du plan libéral, c’est un panel d’experts financiers qui a exposé les chiffres. Justin ne «pouvait» être là , retenu par des discours importants «prévus d’avance.»
Deux campagnes. Celle du NPD, trop loin de la vérité du chef ; l’autre, libérale, subtile, ayant une perception réaliste de l’importance des forces intérieures du chef et sachant la guider.






