STENDHAL ET MES SAISONS EN ENFER COMMUNISTE(2)
Professeur Nguyễn Kim Quý
Envoyé Par Lam Cham Tho
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2. Pendant la guerre du Viêtnam, comme officier des Forces Armées
du Sud, j’avais toujours dans les poches de mon treillis le
chef-d’œuvre lyriqueTruyen Kieu de notre grand poète national Nguyen
Du, Les Fleurs du Mal de Baudelaire et un roman de Stendhal que je
lisais entre deux batailles, dans les tranchées, aux casernes ou aux
snacks… Nguyen Du, Baudelaire et surtout Stendhal m’aidaient ainsi à
m’évader hors de la lourde réalité qui, comme dit Nerval, n’est pas
toujours la sœur du rêve. Je me laissais souvent charmer par les
douceurs d’une vie imaginée dans toute sa splendeur et remplie de
nuages roses, d’amours vertes, de baisers infinis, d’une vie qui n’a
pas de nom ici-bas. La mort nous guettait à chaque instant, mais la
prose de Stendhal, mieux que le vin et la femme, ou le haschisch dans
la poésie baudelairienne, me donnait le courage inoui de la défier,
bien en face: je l’oubliais, c’est peu dire, je la dédaignais
carrément. Tout comme les héros stendhaliens, Julien, Fabrice, Octave,
Lucien, etc…
L’épisode de l’après-guerre va mieux montrer comment les romans,
et spécialement ceux de Stendhal, m’ont tenu sous leur charme à la
fois tyrannique et bénéfique.
3. Nous sommes en 1975. La paix honteuse, imposée par les
super-puissances internationales à notre pauvre pays le 30 Avril, met
fin à une guerre non moins honteuse et sonne le glas pour le Sud du
Viêtnam désormais livré aux mains des bourreaux du Nord, vainqueurs
malgré eux. Ce jour-là, je devins tout d’un coup “prisonnier de
guerre” et “ennemi du peuple”, sans savoir exactement pourquoi. Le
nouveau régime, qui se fit appeler “révolutionnaire”, rouge jusqu’au
bout des ongles, s’est vite donné une “grandiose” tâche: envoyer en
prison tous les officiers et cadres Sudistes. Là commencèrent tous nos
malheurs. Mais ma foi soudain réveillée en Dieu et mon inaltérable
passion pour Stendhal et ses romans me sauvèrent non plus seulement
des laideurs de la vie, mais encore des brutalités de la mort qui se
révéla maintenant mille fois plus menaçante, plus moche qu’en temps de
guerre. Grâce à Dieu et à Stendhal donc, je pus survivre à mes huit
ans d’incarcération, de faim, de souffrances, de privations, dans de
multiples camps de labeur, et à mon horrible descente en enfer.
Enfer communiste, bien sûr. Mais aucun langage ne peut assez
décrire les atrocités d’une prison tenue par les Viêtnamiens
Communistes –alias Viet Cong. Ce sont des geôliers nés, croyez-moi,
faisant preuve d’une vigilance et d’une expérience hors de pair. Aucun
lieu de détention, fictif ou réel, que je sache, pas même L’Archipel
du Goulag de Soljenitsyne ou Souvenirs de la maison des mortsde
Dostoïevski, n’arrive à égaler les camps Viêtnamiens en ce que
j’appelle “raffinement de cruauté”: ici, on tue d’une manière
scientifique, progressive, affreusement douce, par l’obligation à une
faim permanente. Pour mieux nous maîtriser, ces salauds exploitaient
habilement l’instinct le plus bas, le plus dégradant de l’homme:
besoin de manger. Au moins, dans leurs prisons, les héros stendhaliens
peuvent manger et boire à loisir: en plus, Fabrice a le chocolat de
Clélia, et Julien, le champagne et les cigares envoyés par Mathilde.
Quant à nous, quant à moi, chaque jour, nous étions forcés de nous
voir mourir lentement en bêtes traquées, de vivre pratiquement une
mort ignoble, humiliante, avilissante, inventée exprès par les Viet
Cong –nos compatriotes. Une mort à retardement qui traînait, traînait,
avec dans l’âme de chaque prisonnier la rage impuissante, la honte
d’en être réduit à songer constamment, chaque jour, à l’estomac creux
et au moyen de le remplir.
On avait ordonné aux officiers de se présenter aux “comités
révolutionnaires du peuple”, faire les préparatifs d’un stage de
rééducation qui, d’après le communiqué officiel utilisant une
phraséologie vague et trompeuse, ne devrait durer que dix ou trente
jours, selon les grades. C’était en Juin 1975. Nul ne s’est jamais
douté, cependant, que ce serait pour tous un long voyage au bout de la
nuit digne de Céline, qui durait huit, ou dix, ou même quatorze ans,
et pour plusieurs un aller simple, un adieu à la vie et au monde,
littéralement. D’abord nous avions été détenus dans les camps du Sud.
Puis, un beau jour, on décida de transférer au Nord environ cent mille
“éléments” jugés les plus “réactionnaires”, c’est-à-dire les plus
dangereux, dont l’archevêque de Saigon Nguyen Van Thuan et un bon
nombre de généraux. Sur mer. Dans quelques vieux charbonniers
confisqués au “gouvernement fantoche”. On nous passe les menottes, on
nous enferme par milliers dans les cales, on nous réduit ainsi à
l’état de bétail. La traversée dure trois jours. Trois siècles. L’air
nous manque. L’eau aussi. La nourriture est une chimère: pour toute la
journée, chaque détenu reçoit deux biscuits moisis, sorte de ration
militaire made in China, grands comme deux boîtes d’allumettes, juste
assez pour ne pas crever. Au-dessus, rien qu’un plafond noir. Autour,
des corps inertes empilés les uns contre les autres et tout couverts
de résidus de charbon. La canicule exerce son pouvoir néfaste. Dès les
premières heures, une exhalaison méphitique et asphyxiante empoisonne
les cales bondées. Partout, un silence de mort.
Suite 23 juillet






