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Crise agricole haïtienne

20-12-2011

Crise agricole haïtienne

Par Jean Erich René

 

Parmi les principaux facteurs de freinage de l’Agriculture haïtienne, la législation relative à la propriété foncière représente un handicap majeur. Dans tous les pays avancés du monde, les droits de succession des terres agricoles sont soumis  à de strictes conditions en vue de fiabiliser l’offre et garantir la satisfaction de la demande. L’héritage est le privilège exclusif de la progéniture qui manifeste le plus grand intérêt dans le domaine  et qui, par surcroit a acquis une excellente aptitude

 

à la gestion d’une exploitation agricole pour assurer la relève avec compétence et doigté. En retour une certaine compensation est prévue pour les autres membres de la famille. Toutefois la gestion de l’espace cultivable revient au digne héritier désigné par son père.

En Haïti les biens en général sont transmis, par voie de succession, de père en fils. Le patrimonium agricole ne fait pas exception. Mathématiquement, cette fonction de régression tend, au fil des ans, à amenuiser l’espace cultivable selon un diagramme en arbre. Il appert que les générations successives ne disposent que d’une portion de terre qui, par son exiguïté, ne saurait nourrir son propriétaire. La parcellisation de nos espaces cultivables représente un handicap majeur à une production agricole techniquement rationnelle et économiquement rentable.

L’héritage cette voie légale de possession des terres est une source permanente de conflits dans le milieu rural en Haïti.  Nos paysans s’appauvrissent dans d’interminables procès. Assez souvent, ils n’ont pas l’argent pour payer les honoraires des avocats. Le cas échéant, ils se voient obligés de concéder des portions de terre à la défense et à l’arpenteur qui habitent en ville et qui deviennent pratiquement des absentéistes.

 

Il appert que le paysan, au fil du temps, n’a plus de terre. Parfois il n’est qu’un simple gérant qui est obligé d’apporter au propriétaire les fruits de la récolte pour recevoir en retour des vêtements usagés souvent trop amples et des chaussures éculées ou mieux encore une paire d’espadrilles. Coincé par l’impératif besoin d’entretenir sa famille, il s’abat sur les arbres  pour produire du charbon  ou encore monter son four à chaux. D’ores et déjà se profile le cuisant dilemme du déboisement et de l’érosion subséquente de nos sols.

 

Le paysan peut être aussi un métayer. Par conséquent il est lié au propriétaire par des conditions de répartition de la récolte préalablement établies: de moitié, du tiers ou encore du quart de la moisson. Finalement il peut être fermier. En une telle occurrence, il est obligé de verser au propriétaire une rente annuelle, bisannuelle, quinquennale etc., suivant le cas de figure. Il coupe démesurément les arbres pour rentabiliser sa mise moyennant une certaine marge de profit. La leçon essentielle

 

à tirer des différentes conditionnalités d’exploitation des terres agricoles par le paysan haïtien c’est qu’en dépit de toute apparence, il est rarement propriétaire. Il a des comptes à rendre aux Grands Dons qui habitent en ville. Hanté par l’idée qu’il serait forcé de déguerpir  sans aucun préavis, il ne s’intéresse pas aux cultures pérennes telles que le Caféier, le Cacaoyer pourtant nos denrées d’exportation. Il préfère les exploitations saisonnières qui, par leur courte durée, échappent au contrôle du propriétaire.

Ce tour d’horizon sur le mode de propriété en Haïti nous permet de saisir l’échec des campagnes de reboisement et le calvaire que gravissent les ONG impliquées dans la reforestation. Elles sont souvent accusées à tort de détournement de fonds parce qu’en dépit des efforts consentis nos mornes sont encore nus. La preuve la plus irréfutable c’est la furie des eaux diluviennes qui inondent nos villes, emportent les maisons et détruisent des vies humaines sans compter les animaux qu’elles charrient sur leur passage. Les responsables des ONG sont complètement acculées devant l’évidence des faits. Toutes ces péripéties sont engendrées par l’inadéquation de la législation haïtienne par rapport à la succession des biens

 

ruraux de famille. Les paysans sans terre n’ont aucun intérêt à planter des arbres qui mettent 3 à 4 ans pour atteindre leur cycle végétatif. Ils se foutent du reboisement que prône le Gouvernement sur les ondes. Pourtant, par finasserie, ils acceptent à participer au projet food for work entrepris dans leurs localités juste pour recevoir la ration alimentaire qu’on leur octroie par semaine :

– 3 marmites de blé à raz                                     Coulée de boue dans nos rues

– 1 gallon d’huile

Ne soyons pas dupes ! Sitôt que les agents de reboisement ou encore les représentants des ONG sont partis, ils arrachent les plantules pour aménager leurs jardins de maïs, de haricot, de patate etc. Allez-vous-en ! Leur premier souci c’est de nourrir leurs familles. Tant pis pour le reste! Advienne que pourra !

 

Face à un obstacle aussi crucial la détérioration de notre environnement devient un mal chronique mais nécessaire pour assurer la survie de la paysannerie haïtienne. Les crues d’eau, accompagnées d’une avalanche de boue, qui investissent nos plaines et nos chaussées ne s’arrêteront pas bientôt. La salinisation de nos plaines  et leur infertilité sont subséquentes au processus d’accumulation des particules de sol emportées par les eaux diluviennes. Le salpêtre, cette fine poudre blanche qu’on observe sur la crête de certaines buttes de terre c’est du sel pur ou chlorure de sodium. S’il est possible d’en venir à bout par le lessivage de l’eau d’irrigation, il n’en est pas de même pour le carbonate de sodium  dont la dissolution ne s’obtient que grâce à l’acide acétique dont le coût est très élevé sur le marché international. Fort heureusement Haïti est doté, à l’insu de plus d’un, de multiples sources d’acide acétique. Donc la correction des terres salées est à notre portée.

Différence  visible entre Haïti Tèt Kale et République Dominicaine boisée.

 

Le territoire d’Haïti est quasiment réduit à sa Roche-mère.

La Grande Anse, le Sud Est et le Nord seulement sont encore boisés en Haïti. Tout le reste  est nu selon une vue davion. Que les Consuls prennent garde ! La gestion d’un pays ne se limite pas seulement aux querelles byzantines et aux luttes intestines pour partager les dépouilles de la nation. Elle exige  surtout des qualités de visionnaire et des compétences techniques pour poser et résoudre les problèmes. Sans terre il n’y a pas d’agriculture. Notre assiette  alimentaire se rétrécit de jour en jour. Déjà nos importations augmentent de plus en plus.

 

COMPTE

03 -04

04-05

05-06

06-07

07-08

 

Importations

61,365

72,154

88,530

86,716

103,764

 

 

N’attendons pas que l’irréparable arrive. Il faut un nouvel aménagement du territoire national afin de protéger nos terres cultivables que l’on transforme progressivement en ville dans l’indifférence du Gouvernement en place. Le côté le plus triste de la situation agricole haïtienne c’est que personne ne s’y intéresse.

L’Institut National de Réforme Agraire INARA est très frigide sur la réglementation de faire valoir des terres agricoles. La loi successorale en vigueur favorise le morcellement à outrance des exploitations agricoles. L’urbanisation anarchique de la Plaine du Cul-de-Sac est l’un des exemples les plus édifiants. Le drame dépasse les limites de la plaisanterie des factions politiques adverses en pleine litige pour le partage d’un Pouvoir réduit à une peau de chagrin.

 

L’obsolescence de la législation haïtienne par rapport au mode de tenure des terres agricoles explique partiellement l’érosion de nos sols. Rappelons aux fossoyeurs de la Patrie commune que l’absence des Chefs de Section et des Agents de reboisement dans nos communautés rurales  est l’une des causes causantes de la perte de notre couverture végétale et explique partiellement la crise agricole haïtienne.