Mon histoire d’immigrante

Je m’appelle Agnès Dévarieux-Martin. Je suis française d’origine avec une spécificité non négligeable : je suis née en Guadeloupe, dans les Antilles françaises.Â
Lorsque nous avons émigré au Canada en 1982, mon mari et moi étions motivés par le désir d’élever nos enfants dans un grand pays, aux idées et aux horizons larges et de leur faire connaître d’autres horizons sur le plan culturel et leur permettre des opportunités de carrière que notre petite île ne serait jamais en mesure de leur offrir. Nous voulions surtout qu’ils sortent de cette ambiance morose où le racisme teintait tout. Nous rêvions pour eux d’un milieu où ils seraient perçus selon leurs qualités humaines et non selon la couleur de leur peau. J’ai toujours pour ma part déploré ces rapports faussés lorsque dès le départ j’étais perçue comme une « femme blanche » avec toute la connotation qui venait avec. Eh oui, en Guadeloupe nous étions la minorité visible. Je ne savais pas alors qu’au Québec je verrais une autre forme de rejet de l’autre, basé cette fois sur la langue. Je découvrirai ainsi que le rejet de l’autre est plus inné que l’acceptation. Nous rejetons la différence avec naturel car elle nous menace. Accepter l’autre demande un effort de dialogue, de compréhension et d’amour. Pas naturel du tout. Il est tellement moins fatiguant de rejeter ou de s’écarter de l’autre que toute raison est bonne : le sexe, l’orientation sexuelle, la couleur de la peau, la religion, la langue, et j’en passe.
L’idée de choisir le Québec pour terre d’accueil venait de soit. Christian, mon mari, avait travaillé pour une banque canadienne pendant onze ans, en France, puis en Martinique et en Guadeloupe. Les cadres franco-canadiens que nous avions côtoyés se distinguaient des cadres français par leur disponibilité, leurs manières simples
et leur côté bon vivant. Un directeur agissait de façon cordiale avec ses employés et n’agissait pas comme « le Supérieur hiérarchique » inatteignable. Tout en fait pour nous donner une idée sympathique du pays. Nous avions pu également voir des photos de ce grand pays de neige qui nous faisait rêver.
Notre première visite au Québec – visite de repérage – a été un coup de foudre. C’était en juillet 1980 et en sortant de l’avion à Mirabel, j’ai eu un réel choc, l’espace qui nous entourait semblait sans limite, l’air plus frais et le ciel plus grand. Le coup de foudre vrai de vrai. Je marchais dans les rues de Montréal et j’avais une impression de « déjà vécu ». J’ai alors pensé que si j’avais vécu des vies antérieures, au moins l’une d’entre elles s’était passée ici.
Nous sommes donc arrivés en 1982 avec nos 3 enfants de respectivement 12, 9 et 2 ans et demi. J’ai été fascinée par la rapidité avec laquelle tout se réglait à mesure. Mon mari travaillait comme inspecteur dans les succursales de la banque à travers le monde. Il partait donc 3 semaines et revenait 2 semaines à Montréal. Je n’ai eu aucune difficulté à me faire une place dans notre nouvel environnement. J’ai reçu un accueil formidable, les gens étaient très accueillants et m’aidaient lorsque je rencontrais des difficultés. J’avais la chance de pouvoir rester à la maison avec la petite dernière et j’étais emballée de découvrir toutes les opportunités qui s’offraient à nous tant sur le plan culturel, social, que familial. Le ciel seul semblait notre limite.
Nos deux plus jeunes enfants se sont intégrés très facilement à l’école et dans le quartier. Pour l’aîné cela a été plus difficile car il se faisait traiter de « maudit français » à la Polyvalente. Je l’encourageais en lui disant de ne pas s’en faire puisque de toute façon tout ce qui était décrit comme français semblait ici une marque de qualité comme le parfum, la tresse française (non désignée comme telle en France), etc. Je découvrais avec ironie, qu’en France mon plus jeune fils se faisait désigner à l’école comme le « non français » à cause de son accent antillais et moi « la fille à l’accent petit nègre ».
Je me suis impliquée rapidement, comités d’école pour comprendre le fonctionnement du système scolaire et bénévolats divers tant dans les écoles qu’auprès des malades ou des personnes âgées souffrant de solitude.
Pour mon mari, les relations dans le milieu du travail n’étaient pas toujours faciles. Les différences ne semblaient pas être un atout mais bien un handicap. Il faut replacer bien entendu le contexte – début des années 1980 – mais l’anglais nous était signalé comme un « must » jamais d’ailleurs assez bon. Il y aurait tellement d’histoires savoureuses à raconter à ce sujet. Les ressources humaines manifestaient leur crainte que les clients aient des réticences face à un cadre d’origine étrangère. Mais Christian sut passer au-dessus de toutes les embûches avec sa diplomatie habituelle qui ne l’empêchait nullement d’abaisser les barrières à mesure.
Je découvrirai plus tard la distinction entre le québécois « pure laine » et les autres. La perception que les autres avaient de nous comme immigrants peu importe la durée de notre vie ici. Ainsi quand Christian a voulu militer politiquement, il a été dirigé vers les communautés culturelles – une section à part. J’ai beaucoup ri après la première surprise. Nous faisions donc partie pour les québécois « de souche » des communautés culturelles. En fait je me réjouis beaucoup de ce fait, car cela nous a permis de les découvrir et a mené à la naissance de Carrefour quelques années plus tard.
Dans l’ensemble, je peux dire que notre expérience a été fort enrichissante.  Une fois les enfants à l’école j’ai commencé à travailler. D’abord enseignante, puis dans un bureau de consultants en ingénierie et enfin pendant les 10 dernières années de vie active comme coordonnatrice d’une chaire de recherche dans une université.
Je suis maintenant à la retraite et capable de faire un bilan de notre expérience. La vie que mènent mes enfants est de qualité, je suis fière de leur façon d’agir avec les
autres. J’ai personnellement beaucoup changé, j’ai appris à apprivoiser l’autre tout en restant moi-même. Je comprends les peurs des autres lorsqu’ils me rencontrent. Nombre de québécois idéalisent la France et les français et ont une relation passionnée d’amour-haine. Je n’ai pas eu de difficulté à dépasser cela car je suis tellement passionnée de l’Autre que le contact s’établit quand même si l’on se donne le temps. J’ai aussi appris que nous ne pouvons nous attendre à être aimé de tous et qu’il faut parfois accepter l’échec d’une relation. En effet on ne peut nouer de liens solides que quand les deux personnes en contact désirent établir une relation solide qu’elle soit professionnelle ou amicale. J’ai découvert et continue de découvrir tellement de gens intéressants que je désire ardemment poursuivre les échanges et aimerais permettre à d’autres d’identifier de telles opportunités.
Actuellement, le Québec vit des changements profonds et j’espère qu’il prendra conscience qu’il y a beaucoup à faire en matière de rapprochement multiculturel. Nous ne pouvons remettre en question l’entente entre les peuples dans un monde qui s’ouvre. C’est une occasion inespérée pour notre belle province de se remettre en question, de s’interroger sur ses valeurs familiales, sociales. Pour bien recevoir chez moi, il me faut savoir mettre la table et être capable de mettre à l’aise mes invités dans un cadre qui me convient tout autant qu’à eux. Il en va de même pour le pays d’accueil. Comment bien accueillir l’immigrant et lui donner des balises concernant notre société si nous ne sommes pas sûrs de nos valeurs et de nos convictions. C’est la fragilité de notre société qui nous fait craindre les autres. Pour une immigration réussie, nos dirigeants doivent impérativement aviser les postulants en immigration des fondements et des règles de notre société, et pour obtenir le droit d’immigrer les candidats devraient accepter formellement celles-ci. Les attentes et les droits des immigrants vont de pair avec ceux de sa terre d’accueil. Ils doivent être bien définis et acceptés des deux parties comme dans tout bon contrat viable, dans le cas contraire, l’immigrant peut toujours choisir une autre terre d’accueil.







