Un Cabri n’est pas un Âne.
Par Eric E.G. NOGARD
De l’avis de ceux qui le Connurent, Maître Martin-Valet suscita des Vocations.
Il plaidait avec Foi, avec Conviction, jusqu’au bord de la Transe, ou alors, quel Sacré Comédien n’était-il pas, il était sans pareil.
Juste Plaideur, il n’était pas Docteur en Droit, à peine savait-il lire et écrire, néanmoins, il était d’une EPOQUE où on ne se damnait pas pour un Label, tellement on avait le souci d’être de qualité dans tout ce qu’on faisait : « faire de la Belle ouvrage » était la Devise, donner un Travail Fini, telle était l’auto-exigence.
En plus de ne savoir guère, ni lire ni écrire, une myopie à jeter dans le noir absolu s’était rendue maîtresse de ses yeux pour le moins exorbitants, l’obligeant à chausser des lunettes aux verres bombés comme la joue d’un gamin dont la dent est prise d’une carie aigüe.
Sans compter que les Lettres du Code Civil ne sont pas celles qui « font » la UNE de quelque Magazine qu’on puisse considérer, Le Carrefour des Opinions ne faisant pas exception – Maître Martin-Valet courbait déjà l’échine sous le poids d’un grand âge.
Enfin notre Divin Maître était Plaideur au Tribunal de Simple Police de la Trinité, Île de la Martinique, une Province Française aux Portes des Amériques. Jolie petite Ville d’une gentille Province.
Sortir d’un coin de Terre et se faire Plaideur… immense en soi.
Affronter des Confrères petits bourgeois et dans leur Langue d’usage, le Français.
Eux qui savaient lire, écrire, étaient allés chaque jour à l’école… avaient pignon sur Rue, on peut le dire comme ça,
Alors que lui, Maître Martin-Valet n’avait franchi le seuil d’une Ecole de Campagne, que les jours où il n’était pas de corvée, corvée d’herbes, corvée de crottes de bœufs pour en faire du fumier, corvée d’eau de source, soins aux animaux quand le père était empêché etc… etc…
Un Parcours Monumental, un Exemple Considérable pour tous les Kids du Monde, que ce Plaideur qui ne vécut jamais autre part que dans une bien misérable case.
Nous n’aurons garde d’omettre de signaler que la salle d’audience occupait un Rez-de-chaussée, toutes portes ouvertes sur rue et que les Affaires étaient plaidées le Jeudi, jour de la semaine où les Ecoliers étaient libres. Le Tribunal ne leur était pas interdit…
Ce jour là , une demande en réparation des dommages causés à un jardin potager par un troupeau de cabris fut appelée.
Le Demandeur avait pour le défendre Maître ROSE, bon bourgeois plus replet que tous ceux de Calais.
Maître Martin-Valet eût à soutenir la Cause du Défendeur, le Maître des Cabris.
- Votre Honneur ! dit l’un dans sa harangue,
Tellement notre Bon Droit est évident en cette affaire aussi claire que l’eau de Source, nous plaidons aujourd’hui comme qui dirait « à la Parade » l’obtention des justes et légitimes réparations des Préjudices que nous avons subis par la faute d’un troupeau de cabris dont le Défendeur en cette Cause est le Propriétaire lui-même, seul coupable de la divagation de ses bestiaux.
N’est-il pas constant en Jurisprudence que le Propriétaire d’un âne est Coupable des dégâts commis par cet âne aux dépens d’un voisin.
Déclarez recevable et bien fondée la Cause que je soutiens et accordez…
A cela, Maître Martin-Valet répliqua crânement.
- Plaise à votre Honneur,
C’était un tout petit cabri, pas un troupeau comme il est dit.
Mon illustre Confrère est d’un immense talent, c’est vrai.
Mais sa logique n’est pas une évidence pour qui, comme moi, connait la campagne – comme tous ceux qui y vivent – car je suis d’origine paysanne et j’en suis fier.
Dire que le Maître d’un âne doive répondre des préjudices occasionnés par son baudet, quoi de plus logique quand on sait ce qu’un âne a dans la tête, rien qu’au vu de ses longues oreilles.
En revanche, un Cabri c’est autre chose. Rien de plus intelligent qu’un Cabri, et le demandeur lui-même en conviendra tout comme moi.
Dès lors, le Cabri ayant enjambé « de lui-même » la clôture du voisin, le Cabri ayant dévoré en toute intelligence les fruits et les légumes du voisin, seul le Cabri doit être pris pour responsable de ce qu’il a fait : l’âne est bête, le Cabri ne l’est pas.
En Conséquence,
Vous voyez mon Client disposé à abandonner l’Animal pour le Dommage.
Seul Aussi Bête qu’un âne n’y trouverait pas son Compte.
En tout état de cause, un Cabri n’est pas un Âne au point que son Maître réponde de ses Actes.
Et le Verdict tomba :
Ø Maître ROSE, à vous le Cabri comme les dépens.
Ø Maître MARTIN-VALET, vous êtes exonéré du reste.
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