Montréal

Nouvelles

La barbarie civilisée

27-12-2014

La barbarie civilisée

 Barbarie 3

 

 

 

par Michel Frankland

La barbarie est un autre nom pour rappeler les conséquences de la faute originelle. Elle apparaît universellement. Donc, aussi sous des formes plus châtrées. Le vernis des bonnes manières des personnes peu douées pour l’attention à l’autre disparait facilement.

 

Une des manifestations de la barbarie civilisée réside dans l’exclusion visuelle. Dans ma jeunesse, on portait des «flying boots», grosses bottes munies de feutre à l’intérieur dont une longueur dépasse vers le haut par en avant. Elles sont tout à fait adéquates dans les grands froids. J’en ai donc acheté une paire récemment. Mais voilà, leur emploi est passé de mode depuis longtemps. Je suis dans l’autobus. Des regards amusés fixent mes bottes. Autre exemple, vu à la télé, un camp de nudistes est soudain attaqué par des citoyens des environs : «Pas question de nudistes ici !» Pourtant, le reportage nous montre la discrétion des nudistes et la distance somme toute considérable de l’agglomération militante. Et les envahisseurs ont le physique de l’emploi – une allure carrée qui ne recèle aucune finesse ni subtilité. Ce type de réactions, que j’ai notées assez souvent, témoignent du rejet de l’étranger. François Xavier abordant au Japon s’est fait tirer des roches par des jeunes Japonais : «Il n’est pas comme nous !»

 

Symétriquement, la barbarie civilisée opère sur un autre plan, celui des sons. Le cas le plus fréquent, que tous ont constaté une fois ou l’autre : le type vit en transe, dirait-on, dans son auto, une musique à tue-tête. Ce fond de casseroles frappées avec violence dérange tout le monde. C’est cette même espèce d’olibrius qui clacsonne à pleine force si la voiture d’en face prend le virage trop sécuritairement à son goût. Ou encore, scène plus fréquente, le cellulaire employé dans l’autobus dans lequel on parle comme si on s’adressait à la nation entière Pas question d’exclusion ici ; nous sommes dans l’univers gullivairien du moi géant. J’ai demandé un jour à une jeune femme dont la décapotable répandait une orgie sonore ; «Votre musique est pas mal forte !» Ce à quoi elle me répondit sur le ton de l’évidence : «Parce que j’aime ça.»

 

Quelque peu apparentée aux sons, l’attitude de certains nous fait douter qu’ils aient vraiment des oreilles. En groupe, ils parlent constamment et ne permettent aucune interruption. Ou encore, ils interrompent fort souvent. Vous n’existez que comme faire-valoir. Quelques variantes : vous entendez leur rapporter un événement intéressant. Ils disent qu’ils écoutent, mais continuent à faire autre chose. Autre variante, vous leur annoncez une bonne farce – «Elle a besoin d’être drôle !» Nous sommes en présence ici de personnes déstabilisatrices. Leur but réside dans la domination. Leur tactique : vous faire perdre vos moyens. Un croc-en-jambe psychologique.

 

Notons dans ce sillage un croc-en-jambe plus doux, qui ne vous fait que vaciller. «Comment ça va ?» On n’écoute même pas la réponse. On est déjà passé. On utilise une formule vide, cliché. La question est bidon. Elle n’attend surtout pas de réponse, sinon une banalité. On ne veut pas entretenir de relations avec vous.

 

 

Voilà bien des gestes barbares. Entendons qu’ils impliquent ne pas croire pas dans l’ultime décence de leurs semblables. Ils rabaissent le niveau des relations humaines. On vise soit à vous rejeter comme modèle non conforme à la définition étroite et chauvine qu’on s’est forgée. Ou encore, on vous impose un ego immense où votre existence, au mieux, se réduit à celle du satellite. Enfin, on veut vous humilier, croyant ainsi assurer sa supériorité.

Cette triple attitude m’apparait souvent inconsciente. On est tellement collés sur cette torsion psychologique que la révélation de ce travers provoquera un déni souvent agressif. «t’es bin susceptible !» Ou encore : «Tu t’habilles pas comme tout le monde. C’est quoi ton problème ?» Cette dernière réaction sera rarement verbalisée, mais se présentera par un sourire dont on s’arrange pour laisser passer «discrètement» qu’il est moqueur.

On juge d’un arbre à ses fruits. Les fruits de ces trois arbres sont bien amers. Inversement, l’amour crée la paix, le bonheur. «A gentleman, disait mon British de père, is one who makes everyboday around him at ease.» Homme ou femme, évidemment. Les fruits du respect, provenant de l’arbre de l’amour, se révèlent tellement agréables.

Semons-nous de l’aise autour de nous ? Savons-nous écouter ? Avons-nous saisi que notre interlocuteur est un océan d’émotions – un être humain, quoi ! Sinon, on tient de la barbarie.