Impressions fugitives en regard de l’abbé Gravel -2
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 par Michel Frankland
Que nous révèle l’abbé Gravel sur les assises de l’âme québécoise ? Voilà un curé en nette opposition avec la religion dont il est un curé. Pourtant, une bonne partie du monde syndical, et singulièrement les pompiers, dont il était aumonier, lui ont adressé un éloge funèbre on ne peut plus ému.
La raison m’apparaît cohérente avec la vaste désaffection qui touche l’Église d’aujourd’hui. Évidemment, ce désintéressement de la religion relève aussi des causes générales qui ont vidé les églises d’Occident depuis quelques années. Mais je crois que Raymond Gravel a justement cristallisé une conception latente du rôle du catholicisme dans l’histoire du Québec.
Dans la psyché québécoise, l’Église, pour une partie substantielle de la population, a constitué d’abord une force nationaliste, un rempart contre le conquérant. Un lieu de rassemblement populaire de la nation. La fidélité à Rome, pour eux, en faisait partie comme une caractéristique accidentelle. Une coloration. Notre conception «québéciste», comme on parle du gallicanisme en France, revêt ce caractère fondamenal pour plusieurs membres de notre communauté. Gravel, fervent nationaliste (il a été député du Bloc) faisait à leurs yeux figure de héros. Ce fier Québécois s’est tenu debout devant ceux qu’ils considéraient comme des tenants rigides parce que fidèles à Rome plus qu’à la nation. Bref, une religion qui avait opté pour la foi à ses règles «trop strictes» et pas assez à la défense de la Cité québécoise.
Mais nous trouvons aussi dans l’engouement qu’a suscité Gravel une autre caractéristique du peuple québécois. Une tendance collective à une réponse instinctive aux choses de la vie. Un parti-pris naturel pour l’amérindien en nous doublé d’une sens diffus que nous avons été abandonné par la Mère Patrie. Refuge dans le «naturel» qui cadre mal avec le légal.
Qu’on relise en ce sens le premier de ces deux articles. Dans les deux cas, nous constatons la même marginalisation. Celle contre les l’ordre et la discipline propre à une position responsable de la gestion collective ; celle contre l’ordre d’une Église cohérente avec sa foi catholique. La Commission a constitué une réaction contre notre embardée facile vers l’illicite et la corruption des structures socio-politiques. La réaction de Gravel a marqué ce même rejet spontané au niveau des directives religieuses.
Je termine par deux rencontres personnelles qui illustrent mon propos. En causant avec un couple sud-américain instruit récemment arrivé, je leur pose une question devant l’ensemble des réactions indiquées ici. Le Québec ne vous paraît-il pas à la fois
indiscipliné et trop mou sur les devoirs et responsabilités du citoyen ? Un acquiescement non verbal bien senti qui en disait long sur leur perception déçue de notre société.
Deuxième fait vécu. À la dernière réunion d’un groupe caritatif par lequel j’investis des efforts pour les plus démunis, ma suggestion de l’emploi d’un résumé du Code Morin ayant été rejetée de manière non équivoque, nous avons subi une réunion de trois heures et demie. On s’y interrompait à qui mieux mieux. Car nous sommes pour la spontanéité aux Québec… Bref, une réunion bien menée aurait pris deux fois moins de temps et aurait produit clairement plus d’info pertinente.
En effet, tout se tient. Je crois, et j’écris cela avec regret et désenchantement, que nous ne pouvons nous gouverner décemment nous-mêmes.






