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Le temps dans les langues 2

05-07-2014

Le temps dans les langues  2

  Par Michel Frankland                 

En préambule à ce deuxième article sur le temps, je note, et certains l’ont peut-être remarqué, que j’ai laissé de côté des paramètres  importants du système verbal : l’aspect et le mode surtout. Mais, avec  celui dont les écrits ont marqué mes cours de linguistique à l’université, Gustave Guillaume, je soutiens que la conception du temps lui-même constitue l’élément majeur d’un système verbal. Il mérite en soi notre étude.

Dans le premier article portant sur la différente conception du temps en français et en anglais, nous avons constaté que le français, langue logique et claire, s’installe justement dans la clarté du présent, et segmente le temps à gauche et à droite, dans le passé et dans le futur, en fonction de cette position centrale. Rien de plus typique de la perspective chronologique verbale française que ce mot bien connu de Boileau : «Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément.» Descartes est de la même eau : «Je pense, donc je suis.» J’habite le centre du déroulement du temps, comme je suis dans mon centre ontologique par la pensée. À la clarté chronologique du système verbal correspond la claire certitude de mon existence.

Mais tout défaut provient de l’excès d’une qualité.  L’excès dans lequel peut verser la conception française du temps réside dans un hiatus entre le concret et l’abstrait. Parce que tout est si clair, certains étendront cette certitude à la réalité. La nécessité d’agir en conséquence s’estompe quelquefois. Je comprends tout clairement. C’est réglé. Un souvenir : ce prof brillant, respecté de ses collègues de la même faculté, naviguait aisément dans ses abstractions, établissant rigoureusement les relations entre elles. Un collègue se pense vers moi et murmure : «Il sait tout … mais rien d’autre !» Dans le même esprit, dans l’effervescence de la première année de la naissance du PQ, René Lévesque avait rappelé les impératifs d’un niveau plus concret : «Arrêtez dans parler et faites-le !»

De même, des jugements trop rapides, mettant trop d’emphase sur la clarté de l’esprit et pas assez sur les anfractuosités et les convulsions particulières de la réalité concrète. Ainsi, Voltaire résumait la pensée de plusieurs Français sur le Canada : ce n’était que «Trente arpents de neige» !

La conception anglaise du temps recèle d’autres qualités et d’autres limites. La qualité majeure de cette conception chez les Anglais consiste justement dans l’adhésion spontanée à la vie comme source intuitive de la pensée. Il en est ressorti un sens pour ainsi dire inné de l’action, et son corollaire, l’efficacité dans les démarches militaires et la gestion. Saint-Exupéry remarque quelque part que de jeunes officiers brillants au service de SA Majesté accèdent plus facilement et plus rapidement que dans l’armée française  à des postes de haut commandement. La clarté de l’esprit entraine souvent une transposition hiérarchique trop marquée dans la réalité. Il faut que tout soit clair, donc ordonné. Il convient donc que ce soit les officiers d’un certain âge qui accèdent aux fonctions majeures. À la solide hiérarchie de la pensée correspond une structure concrète qui gagnerait à être plus aérée.

Encore René Lévesque. Il est reçu en France par Couve de Murville. Ils descendent de la limousine. Il vente. La casquette du chauffeur part au vent. Elle est relativement près de Lévesque. Il la ramasse spontanément et la remet au chauffeur. Celui-ci et son patron sont sidérés. Le chauffeur bégaie : «Mais, Monsieur, nous ne sommes pas de la même classe !» Notre premier ministre, et tout le Québec avec lui, est bouche bée.

Dans le troisième article sur le temps et les langues, nous approfondirons ce sujet en considérant l’autre versant, la pensée anglaise marquée par sa propre conception du temps.