STENDHAL ET MES SAISONS EN ENFER COMMUNISTE (3)
Envoyé par Lam Cham Tho
Professeur Nguyễn Kim Quý
   Du port de Haiphong, où nous débarquâmes enfin, aux différents
camps de concentration, il nous restait à effectuer un autre voyage
non moins affreux, qui durait à peu près deux ou trois jours, par le
train et en camion. Par mesure de sécurité, nous dit-on, les portières
et les fenêtres devaient être complètement fermées, et cela, sous un
soleil brûlant. Dans ces fourneaux roulants, la suffocation était
telle que plusieurs prisonniers, âgés et déjà bien affaiblis par
l’épreuve de la mer, succombèrent avant d’arriver à destination.
   Les prisons du Nord Viêtnam, au nombre d’une trentaine, je crois,
à nous destinées, étaient toutes sises dans des régions montagneuses
où vivaient les peuplades minoritaires les plus arriérées ou les
familles des déportés et exilés politiques depuis l’occupation
française et après Dien Bien Phu, près des frontières chinoise et
laotienne et où les moustiques avaient la grosseur des mouches, ou
presque. Sur le chemin, des gamins et des vieilles femmes, pressés par
la haine contre nous longtemps nourrie et sans cesse attisée par une
grossière propagande, nous lancèrent à pleine main des cailloux, des
ordures et hurlèrent des bordées d’injures. J’essayai, comme mes
confrères dans le malheur, d’avaler mes larmes. De honte, d’amertume,
de fureur.
  La vie dans les camps nordistes était plus qu’infernale. Aucune
possibilité d’évasion. Nous étions désespérément encerclés par
d’interminables chaînes de montagne formant des murailles naturelles
solides. Et puis, même si on réussissait à les atteindre, comment
survivre, là -haut, au froid, à la faim, à la soif, à l’épuisement
physique? Nous étions casés dans de vieilles baraques basses en toit
de chaume, couchions sur une espèce de lit collectif fait de rugueuses
planchettes de bois, sans nattes, sans oreillers, sans paillassons,
pour nous réveiller au matin, le visage et le corps criblés de piqûres
de punaises et de moustiques. Par ailleurs, le froid était à son
comble. Pour tout habillement, on nous donnait à chacun un uniforme
bleu en tissu grossier à utiliser pour deux ans, et une minuscule
couverture râpée de mauvaise laine. Pas de sandales, ni chausettes, ni
chapeaux. A nous de nous démerder, nous dit-on, ou tant pis! En hiver
et en saison des pluies, c’était impossible de dormir, tant le froid
et l’humidité devenaient intolérables, impitoyables, et on nous
interdisait de faire du feu dans la baraque.
   Tout ça, cependant, n’était rien à côté de la faim, le pire des
tourments. Notre ration alimentaire, en effet, se limitait à un bol de
racine de manioc pour l’un des deux repas quotidiens. Pas de petit
déjeuner. Pas de riz. Ni lait ni sucre. Ni viande ni légumes. Le
manioc qu’on nous donnait avait été séché au soleil et, ainsi, servait
de nourriture en cas de mauvaise récolte aux cochons qui, je devine,
l’auraient même refusé, car il avait une couleur noirâtre, un goût
douteux, sinon aigre, une odeur fétide. Mais la faim avait raison du
dégoût et du choix. Avec cette horrible boustifaille, les gars, même
les plus costauds, au bout de quelques mois, avaient le teint pâle,
l’air hagard, la figure décharnée. Après un an, ça devenait des
squelettes ambulantes. La cervelle devenue pâteuse, on ne pouvait plus
réfléchir, ni réagir. Oubliant leur dignité, plusieurs ne pensaient
plus qu’à la bouffe, et c’était tout à fait normal. Pire, on perdait
ainsi toute velléité de résister, de se révolter, de se respecter, et
tout ça se conformait parfaitement au plan prévu par les geôliers. La
malnutrition et le manque de vitamines et de médicaments engendraient
de nombreuses inévitables maladies graves, l’avitaminose et le
béribéri par exemple, qui, avec le paludisme, ne tardaient pas Ã
envoyer, tout doucement, chaque jour, dans l’autre monde un ou deux
pauvres diables.
   Les survivants, eux, continuaient de plus belle à mâcher du
manioc sec, à avoir faim, à être malades, et surtout à travailler dur.
Les gardiens ne cessaient de répéter que le travail est source de
toute gloire, et qu’au commencement, le premier homme, à savoir notre
ancêtre, avait été un singe, que ce singe à force de grimper sur
l’arbre pour cueillir les fruits, descendre dans le champ pour semer
les grains, courir dans la forêt pour chasser les lièvres, bref, de
travailler dur, avait, peu à peu, perdu ses longs poils pour devenir
beau, lisse comme nous le sommes aujourd’hui. Que les paresseux, les
parasites, les gens velus, nous hurlait-on à l’oreille, soient donc
éliminés du paradis communiste!
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