J’ai bien connu Jos Laflamme
 Par Michel Frankland
 La notice d’un article sur Jos Laflamme, parue dans La Presse du 3 janvier, parle avec éloge de Joe Laflamme, personnage légendaire de Gogama, dans le Nord ontarien. Il avait attelé des loups et promenait son attelage dans les grandes villes ontariennes. Malheureusement, l’auteure n’a pas fouillé le sujet. Elle est restée au niveau de l’apparence. La réalité était tout autre. Laflamme était un pégrillon. Je l’ai bien connu dans mon enfance.
Nous vivions alors à Gogama, Ontario. Mon père était gérant du magasin de la Hudsons’s Bay. Jos Laflamme demeurait en face du magasin. Il vivait avec son frère, que tout le monde appelait «le sourd». Oui, Jos Laflamme avait attelé des loups. Il menait aussi un mauvais parti au curé, dont l’église était en angle avec sa demeure et le magasin. C’était une force de la nature, grand et bien bâti. Instinctif. Et athée, ce qui était rare en ces lieux. Le sourd était de même fabrique. Jos était conjoint d’une française, dont le masochisme provoquant finissait par une punition «enflammée» : Jos et le sourd la maintenaient quelques instants, à poil, sur le poêle. Elle traversait alors la rue et entrait, nue comme un ver, dans le magasin de mon père faisant étalage de son arrière-train fumant :   «Ils m’ont torturée ! Ils m’ont torturée». Les quelques indiennes qui allaitaient leur enfant dans un coin du magasin arrêtaient, le temps du spectacle.
Le sourd était un «bootlegger», un fabriquant d’alcool qu’il écoulait pratiquement sur la place publique. Il se défendait : «Je vends pas de boisson, j’en échange pour de l’argent.» Il n’y avait pas d’auto, parce que la seule communication avec l’extérieur était le train. L’hiver, Les gens marchaient ou attelaient leur chien ou leur cheval. J’attelais mon chien pour aller à l’école. Une fois rendu, je lui disais : «Billy, magasin !» Billy allait à l’arrière du magasin, où mon père ou un employé l’attachait. Vers la fin des classes, mon père détachait mon chien. «Billy, school !» Le chien était au rendez-vous.
Jos était l’éminence grise du village. Tout le monde filait doux devant lui. Jos «empruntait» de l’argent qu’il ne remettait évidemment pas. Les policiers de Sudbury cherchaient à coincer ce bandit connu de toute la région. Mais il avait réussi à faire chanter un juge de Sudbury, qui s’arrangeait pour recevoir sa cause. Or, un jour que le juge est en vacances, les policiers arrêtent Jos et le juge, honnête celui-là , l’envoie en prison pour plusieurs années.
Jos veut mettre mon père à sa main. Il lui demande de lui prêter de l’argent. Mon père, British à principe, refuse. Jos ne peut laisser passer ça. Il ne peut non plus s’en prendre physiquement à lui, la Hudson’s Bay réagirait autrement plus fort que les gens de la place ! Alors, il décide de se venger. Mon chien passant près de chez lui en allant au magasin, reçut du plomb de la carabine de Jos. Évidemment, personne n’a rien vu… J’ai trainé mon chien chez nous. Il est mort quelques semaines après.
Les urbains de 2014 n’ont pas idée de ce monde ! Willie Rice avait attiré l’admiration. Il avait tué 14 outardes avec deux coups de 12. On parlait de Willie avec respect.  Willie Rice, c’était quelqu’un !  Aujourd’hui , il serait houspillé par les gardes-chasse ou les fanas des oiseaux. Hors saison !? Les gens auraient crié à l’ingérence de la loi. Willie était quand même pas pour manquer cette occasion ! Autre souvenir : nous vivions sur le bord de la réserve. Un des indiens, une fois saoul, devenait violent envers sa nombreuse famille. Le matin, au lever, il m’est arrivé de voir sa nombreuse famille dans la cuisine : ils venaient se réfugier chez nous à l’occasion.
Nick Tripolok vivait dans une cabane de bois un peu en retrait dans la forêt. Il avait trois ou quatre bergers allemands. Les chiens et le vieux Nick, un autre géant, décidèrent que j’étais du bon monde alors que les Savard, de l’autre côté, provoquaient chez lui des sentiments négatifs. Les filles Savard étaient pas mal olé olé. Ce qui choquait le vieux Nick. «Bad People !», murmurait-il avec dédain. Retournerait-il un jour en Russie ? «NOOO ! Rôsssia will come to me !»
Quel monde enfoui dans ma mémoire a fait surgir la notice de ce livre !






