Montréal

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Éloge de la platitude (3)

04-12-2012

Éloge de la platitude (3)

    Par Michel Frankland                  

«Certains se confient à une imagination toute ronde», écrivait René Char, cité à la fin de Éloge de platitude (2).  Des psychologues spécialisés en communication nous montrent périodique‑ ment  au petit écran les distorsions de notre perception.  La prof explique  à ses étudiants en droits les limites visuelles de l’identification des coupables. Survient un voleur qui disparaît à toute vitesse avec  la bourse de la prof qu’elle avait laissée au coin de son bureau. Émoi général. La police arrive rapidement et demande aux étudiants d’écrire une description  du voleur. Vous avez saisi. C’est une mise en scène, avec faux voleur et acteur déguisé en flic. Et les universitaires de ce cours sont évidemment doués mentalement. Pourtant, les rapports écrits divergent d’une manière à rendre perplexes la plupart des étudiants. La distorsion des perceptions chez les plus brillants nous montre, a fortiori, la fragilité des identifications enregistrées devant les tribunaux.

Plus généralement, plusieurs tests, présentés entre autres à l’excellent réseau EXPLORA, établissent comment  notre cerveau  infléchit ses perceptions du monde extérieur selon les schémas qui structurent chacun de nos cerveaux.

 

Mais nous sommes détournés de nous-mêmes par une distorsion plus fondamentale : la banalisation. Graham Greene, dans La puissance et la gloire, situe un épisode dans un village mexicain reculé. Se pointe une agence gouvernementale qui entend implanter un réseau électrique dans ce bled.  Voilà une première ampoule qui brille en pleine nuit. Les villageois sont en émoi. Ils s’assoient une bonne partie de la nuit devant la cabane ainsi illuminée. Deux jours plus tard, la vie a repris son cours. La resplendissante nouveauté fait maintenant partie du quotidien.

Le bon sens nous  assure que nous ne pouvons pas constamment planer dans l’extase. Fort bien. Mais il y a ici une inférence dommageable. De la proposition correcte «Il ne convient pas de vivre constamment en survoltage», nous en inférons une autre, qui nous coupe de notre vraie nature : «Les aspects de la vie qui nous émouvaient par leur nouveauté ne constituent en fait que des réalités  ordinaires.» Il faut donc s’habituer à retomber sur ses pattes et redevenir «réalistes.» Un sermon d’un bon père m’avait frappé au collège. Un ancien du collège est ordonné prêtre au collège. Le vieux Jésuite rappelle sa propre ordination dans les mêmes circonstances. Il vient de célébrer sa première messe. Il  est ému au plus profond de lui-même. Il retourne à sa chambre. Dans le corridor, un vieux prêtre, constatant sa ferveur, lui fait ce commentaire : «Tu vas t’habituer.» Et le vieux prédicateur de conclure : «Jamais de ma vie n’ai-je entendu une parole aussi dévastatrice, aussi éloignée de ce que je suis vraiment. »

La démarche la plus nécessaire de l’être humain consiste à retrouver le mystère lumineux de la vie, de sa vie, mais sans le vibrato des émotions. La densité peut facilement se dégrader en intensité.

 

La paix et la joie, voilà les manifestations de l’accès à notre réalité la plus authentique.  On confond ce double fondement avec leur version banalisée que sont le contentement et l’excitation. Mère Teresa a éprouvé plus de joie avec  ses pauvres crasseux des rues de Mumbai que les jeunes stars resplendissantes aux festivals cinématographiques d’Hollywood.

Des poètes ont bien parlé de la joie. Saint-John Perse entre autres :

Pleurer de grâce, non de peine, dit le Chanteur du plus
beau champ ;
Et de ce pur émoi du cœur dont j’ignore la source
Comme de ce pur instant de mer qui précède la brise [1]

Et ce poème chaleureux, prégnant, de Supervielle, LE CORPS,que je ne puis m’empêcher de citer en entier à cause de sa pertinence dans le présent contexte :

Ici l’univers est à l’abri dans la profonde température de l’homme
Et les étoiles délicates avancent de leurs pas célestes
Dans l’obscurité qui fait loi dès que la peau est franchie,
Ici tout s’accompagne des pas silencieux de notre sang
Et de secrètes avalanches qui ne font aucun bruit dans nos parages,
Ici le contenu est tellement plus grand
Que le corps à l’étroit, le triste contenant…
Mais cela n’empêche pas nos humbles mains de tous les jours
De toucher les différents points de notre corps qui loge les astres,
Avec les distances interstellaires en nous fidèlement respectées.
Comme des géants infinis réduits à la petitesse par le corps humain, où il nous faut tenir tant bien que mal,

Nous passons les uns près des autres, cachant mal nos étoiles, nos vertiges,
Qui se reflètent dans nos yeux, seules fêlures de notre peau.
Et nous sommes toujours sous le coup de cette immensité intérieure
Même quand notre monde, frappé de doute,
Recule en nous rapidement jusqu’à devenir minuscule et s’effacer,
Notre coeur ne battant plus que pour sa pelure de chair,
Réduits que nous sommes alors à l’extrême nudité de nos organes,
Ces bêtes à l’abandon dans leur sanglante écurie[2].

 

La mère et l’enfant marchent ensemble dans le métro de New-York. Un musicien joue du violon. L’enfant est fasciné. La mère le  tire : «Voyons, c’est banal ! Un violoniste qui a faim. Viens !» Le violoniste est un des meilleurs au monde. Un autre test révélateur. Une lumière, comme pour le village mexicain. Mais  les gens n’écoutent pas. Sauf le cerveau pas encore banalisé de l’enfant émerveillé.

«Je est un autre», songe génialement Arthur Rimbaud
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[1] Amers, no 2

[2] Tiré de LA FABLE DU MONDE