Le vieil homme et le tapis
Par François-Xavier Boulé
Depuis un mois, le vieil homme venait à notre cours de judo. Tellement ridé qu’on lui aurait donné 120 ans. Sa ceinture noire était si vieille et effiloché, qu’elle semblait grise…
Bien qu’il participait aux saluts et aux échauffements, il s’assoyait dans un coin du dojo sans s’appuyer sur le mur et nous regardait nos techniques et nos combats. Son sourire édenté s’illuminait à chaque fois qu’un d’entre nous se faisait projeter avec ardeur. Parfois, son rire franc retentissait, il applaudissait le vol plané d’un combattant et… s’essuyait une larme de joie!
Plusieurs féroces compétiteurs commençaient à être royalement irrités par le vieillard. Je dois avouer qu’il me tapait aussi sur les nerfs car j’étais plus souvent qu’autrement le projectile, source de son amusement. Par respect pour son âge vénérable (pour un judoka), je le laissai tranquille; mais d’autres lui firent comprendre… que pour rester il devait participer lui aussi. Du coin de l’œil, j’ai capté … le mince sourire de mon sensei…
C’est ainsi que le vieil homme entrepris son premier randori depuis son arrivée, un mois plus tôt. Un salut, et avant que le solide ceinture marron ne puissent le saisir; le vieil homme avait balayé le pied avançant du jeune homme. Il le suivit au sol et l’écrasa pour le maintenir fermement. Je me souviens encore du son de l’air sortant de ses poumons…PFFFFFFF! Le combat avait duré 5-6 secondes au maximum.
Contrairement à mes attentes, le vieil homme invita un autre jeune homme à le combattre. Attribuant probablement la victoire du vieil homme à la chance, le nouveau combattant n’eut pas plus de succès : son o soto gari eu vite fait de le mettre au sol; le vieil homme le suivit au sol comme … un arbre coupé tombe dans la forêt. En moins de quelques minutes, il avait vaincu les 4 meilleurs combattants de notre petit Club.
J’étais un brin amusé de voir les brutes arrogantes qui me lançaient habituellement comme une poupée de chiffons se faire battre par un vieillard. Et puis…j’ai senti son regard se poser sur moi. Une invitation au randori ne se refuse jamais…
Je n’ai pas gagné. Il s’est adapté à mon niveau technique, à ma force, à mon âge, à mon attitude… Le combat n’a duré qu’une minute… Il me lança au sol et glissa sur mon bras pour me faire une clé … C’était fini, j’avais survécu… Il me tendit la main et la serra vigoureusement comme il l’avait fait avec les autres.
C’est avec ce vieil homme que j’ai peaufiné les techniques les plus importantes du judo. Celles qu’on utilise à tous les jours et qui ne sont pas évalué au passage de ceinture… Les techniques de la vie : le contrôle de soi, la politesse, le respect, la persévérance…
Merci Otagani!







