L’Usine Fume ! L’Izinn Ka Fimin !
Par Eric E.G. NOGARD
Ouéé ! L’Izinn ka Fimin ! Hourra ! L’Usine Fume !
Bien plus que les Coups de Canon, de Bienvenue et de Salutation.
Bien plus qu’un Te Deum lancé à toute volée dans l’allégresse des Cloches.
L’Usine Fume ! L’Usine Fume, ce cri partait de tous les cœurs.
Du cœur de la Ville, des hameaux, des coteaux, des vallées et des Plages.
Même les oiseaux, de leurs Cui-cui chantaient l’Usine Fume !..
C’était Février, le soleil brillait de tous ses feux, l’air était frais, les nuits brillaient de mille étoiles, la brise se faisait plus caressante que jamais.
La Vie reprenait, chacun s’affairait, l’argent revenait à coup sûr.
Chacun devait y prendre part, chacun devait y trouver sa part.
Du Père Enguerrant le Boulanger, de Blanc de Neige vêtu depuis la tête, sur tout le corps enveloppé d’un long tablier couleur Froment du plus immaculé.
Excepté que ce jour là , au lieu de ses galoches enfarinées, le fier Enguerrant portait aux pieds de beaux souliers vernis pour saluer l’événement.
Chacun devait y trouver sa part, jusqu’à l’amarreuse de tiges de canne à sucre, qu’elle ait soixante dix ans ou qu’elle en ait douze… c’était ça.
Chacun devait y trouver sa part, chacun et même chaque chose.
Chacun comptait y gagner sa part, de l’humble du village au Premier Magistrat Communal.
Les Terres à canne à sucre étaient « aménagées » par secteurs, il y en avait cinq.
Le secteur « planté », fraichement labouré, cultivé et donnant sa première récolte.
Le secteur de premier rejeton : la canne qui repousse des souches de la première récolte.
Le secteur de Deuxième rejeton : la canne qui repousse des souches de la seconde récolte.
Le secteur de Troisième rejeton : la canne qui repousse des souches de la troisième récolte.
Le secteur laissé en jachère, laissé aux troupeaux, au repos et le cycle reprenait.
L’Habitation s’animait à tous les niveaux, du Géreur à la meule.
Le Géreur, œil vigilant et averti de la Compagnie avait regard sur tous et surtout sur les Livres.
L’Econome tenait les comptes, ramenait les sous de l’Usine et payait.
Le Subrécargue comptait les livraisons, vérifiait leur aloi, était polyvalent.
Le Contremaître veillait à la bonne marche des travaux des champs.
Le Géreur avait droit au cheval, le Subrécargue au mulet, le contremaître au bourricot.
Les Ouvriers agricoles venaient de partout, par petites bandes, par tous les sentiers.
Les Cases se repeuplaient, l’eau des citernes (de pluie ou pompée) était distribuée.
L’Annonceur avait sa conque de lambi et, de sa case, ponctuait tous les évènements.
Le Charpentier recrutait car roues, jougs et cabrouets promettaient de l’ouvrage.
Les Cabrouets étaient alignés, les aiguillons pointés, les taureaux de trait parqués.
La Grande Meule ne chômait pas, les coutelas en sortaient affutés à vous raser la barbe.
Pour chauffer, l’Usine brûlait la bagasse, déchets séchés de la canne moulue l’année d’avant.
Directeur, sous-directeurs, contremaîtres, comptables, Agents étaient à leur poste.
L’Usine tournait 24 h sur 24, selon les trois « quarts » ou périodes de Huit Heures.
Les Locomotives avaient leurs provisions de bois de chauffe et d’eau de chaudière.
Les Chalands étaient bien accrochés, ceux-ci à la LOCO, et ceux-là au remorqueur.
Les Mécaniciens étaient de qualité, les ânes bâtés étaient prêts à porter.
Musclés comme des câbles d’acier, les Coupeurs faisaient faire Zip Zip Zip à leurs Coutelas.
Derrière eux, les amarreuses aux reins bien serrés amarraient et empilaient sans relâche.
Les âniers, les cabrouétiers éperonnaient aiguillonnaient, transportaient.
L’Usine était « livrée », ses chaudières bouillonnaient, ses « rôles » broyaient.
Ses cuves se remplissaient, et leur jus fermentait, ses Laboratoires s’activaient, bientôt le sucre nouveau, et le rhum… et les Agents des Contributions aussi.
La paie se faisait le samedi aux alentours de midi, au guichet de l’économe.
Deux peuples attendaient sur place, l’un par-ci, l’autre par-là .
Ici ceux qui attendaient le salaire de la sueur de leurs bras et de leur front.
Là , ceux qui attendaient pour les ovationner et leur vendre cacahuètes et gâteaux, avec mille choses encore, et même un peu d’amour car bourse pleine oblige.
Rentrés chez-eux c’était la fête, le Bel-Air, le Damier, le cul sec ou mouillé…
Le lendemain dimanche, les sous rescapés de cette Kermesse héroïque étaient pour Monsieur le Curé, pour l’épicier, pour le Débit de la Régie (Débit de Spiritueux à consommer sur place ou à emporter), pour le Quincailler Robert Despointes, pour le Bazar Melin, le Magasin Sans Pareil, le Boucher Doctoré, le Boulanger Enguerrant… pour apurer les comptes « au carnet ».
Et les jeunes qui faisaient le projet de se mettre en ménage se rapprochaient du Père Dédicace.
Comme on le voit à peine à travers ces brèves lignes, il y en avait pour tous.
Le Père Dédicace, ce Grand Maître Ebéniste activait son trusquin, affutait son ciseau.
Le « Seinateur » tirait à la seine, le lanceur d’épervier terrorisait Pisquiettes et Mulets.
Qui n’était pâtissier, qui n’était confiseur, qui n’imaginait quelque chose à vendre.
Quel Gallodrome ne poussait ses Cocoricos, ne lançait ses « Becté Callanguaï ».
Et nos chers « Sénateurs », Notables de la Ville bâtissaient en Espagne pour la Communauté.
C’était donc février, tout était animé, l’oseille circulait, Que s’ouvre le Carnaval dans toute sa frénésie éphémère mais sublime.
Masques, déguisements, chansonniers, musiciens, rémouleurs, saltimbanques, la sève était montante, la joie était partout et partout on chantait.
Sauf à pleurer en Mars, ou à faire semblant, au vu de ce qu’on ne voyait pas venir :
L’Usine fumait pour le Bonheur de tous… la vie se transmettait selon ses règles.
Et, Honni soient tous ceux qui mal en disent,
A moins du moindre Contredit où qu’ils se taisent à tout jamais :
Voir Fumer l’Usine, c’était voir Revenir les Cigognes.
Son Odeur fécondait tout, vraie laitance dans l’Océan.








