LES DEVINETTES DU SPHINX de VARSOVIE (suite). Visions plurielles …
Par Alicja Myszkowska
Quoi de plus rafraîchissant qu’une formule d’humoriste ? N’aurait-elle pas le don de désamorcer des frustrations par trop difficiles à résoudre ? Prenons par exemple celle de Daninos qui amusa tant de Français à l’époque “Le Français est un vieux Monsieur décoré qui ne connaît pas la géographie.” Cependant celle-ci nous semble bien démodée aujourd’hui si nous lui opposons “ les voyages forment la jeunesse ” – un dicton qui pourrait reléguer définitivement la première au grenier ? Pas sûr. Cette formule cocasse, s’il en est, trotta longtemps dans ma tête jusqu’au jour où j’eus l’idée de lui opposer une des fameuses pensées de Pascal : “Vérité en deçà des Pyrénées , erreur au delà “… prenant tout à coup, conscience que nous pourrions tous être – à un moment de notre vie ou à un autre – les fameux Messieurs décorés de Daninos ?
C’est pendant les périodes de guerre, les plus troubles que ces formules semblent fonctionner le mieux. Lorsque la désinformation, arme de guerre parmi les plus redoutables , s’installe pour durer, que des groupes entiers brutalement divisés semblent perdre pied – les uns par rapport au vécu des autres. Ainsi, les Français ayant vécu sous l’occupation seraient absolument incapables de comprendre ce qu’avait été la vie du Polonais vivant dans un pays divisé en plusieurs morceaux par les Occupants et pire encore tantôt occupé par l’un ou l’autre, privé de son gouvernement et de la plupart de ses autorités pendant cette même période … et puis, vice versa ! Pour un certain nombre de Polonais, le Français bien au chaud grâce à Pétain se la coulait douce en zone non occupé et même en zone non occupée où Hitler envoyait les plus instruits parmi les officiers Allemands … alors qu’un certain nombre de Français – parfois loin de souscrire aux paroles de Céline – se sentaient non seulement humiliés, impuissants, profondément insultés, mais bien souvent aussi crevaient tout simplement de faim – le marché noir étant fort bien surveillé. Changeons encore de point de vue et observons certains des réfugiés que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Si les Réfugiés polonais en France vivaient modestement, mais en sécurité dans des centres d’accueil polonais, une fillette qui aurait été envoyée dans un Préventorium risquait fort qu’on lui fasse apprendre l’Ancien Testament pourtant à l’index – comme cela m’était arrivé – et, peut-être même, de se faire par la suite déporter . Il ne lui restait pratiquement que le Couvent pour apprendre le Français, sa religion, et obtenir un certain sentiment de sécurité quitte à y rencontrer de surcroît une petite Carmen – réfugiée du Régime de Franco (sic!)
Plus près de nous, on s’aperçoit que des média français auraient reproché au film de Wajda sur Katyn qu’on ne voit pas de Juifs dans les rues de Cracovie. Adam Michnik explique fort à propos qu’ils avaient tous été déjà enfermés dans les Ghettos . Cependant né en 1946, , n’ayant donc pas vécu sous l’occupation, ce qu’il semble oublier ou ne pas savoir, c’est qu’il y en avait , mais vêtus comme les Polonais. La fille du poète judéo-polonais Askenazy se serait fait piquer en plein jour par la Gestapo dans un restaurant chic de Varsovie – sirotant un ersatz de café avec ses amies polonaises. J’ai eu en France des amies – un peu plus âgées que moi – ayant fait le Soulèvement de Varsovie . L’une d’elle portait un nom indéniablement juif, mais décolorée en blonde, elle s’en était tirée au point de se retrouver dans un camp de prisonniers de guerre allemand – suite à des pressions du Gouvernement de Londres … Ce qu’on sait moins encore ou qu’on oublie un peu trop, de part et d’autre, c’est que n’eussent été ces pressions de dernier moment de la part des Alliés – afin de réintégrer l’AK dans l‘Armée régulière alliée -, tous ceux qui avaient combattu à Varsovie, auraient eu encore le temps de passer par Auschwitz-Oswiecim. Ont eût dit, en effet que l’Armée du général Joukov(1) les attendait patiemment de l’autre côté de la Vistule …
Quarante mille petites infirmières seraient mortes pendant le Soulèvement. Ce que les Français ne savent pas, ni peut-être même Michnik , c’est que beaucoup d’entre elles portaient des noms juifs … mais alors me direz-vous, les Allemands ne les auraient pas renvoyées à Auschwitz ? En principe non, puisque la Wermacht ayant respecté la Convention de Genève dans les camps de prisonniers de guerre , avait même défendu des Juifs contre la Gestapo à Murnau, en Bavière. Le malheur veut cependant, qu’il y en auraient eu – Juifs et Polonais – qui auraient été subtilisés en cours de route par cette dernière ….
… Dans un contexte de désinformation endémique, que dire encore de la suppression brutale en France du film de Piekalkiewicz, “Mourir pour Varsovie” . Supprimé du cinéma Pagode au début des années 70 – sous des prétextes fallacieux ? J’y étais encore et je n’en reviens pas des motivations absurdes qu’on me sortait. La plus courante étant : (( Ce sont les Allemands qui paient . On ne peut rien faire !)) nous venait de nos amis qui avaient de la parenté juive ou non. Aujourd’hui, on apprend de Paris que ce serait le nouvel Observateur qui aurait coulé ce film en demandant de protester “contre ce monument d’anticommunisme imbécile, réalisé en Grande-Bretagne avec des archives hitlériennes”. On se demande aujourd’hui quelles autres archives auraient pu avoir été authentiques puisque les Polonais étaient rarement en mesure de filmer la destruction de la Ville qu’ils défendaient ? Dans le feu de l’action ou après leur départ vers les camps !
Enfin, jusque là, pour la Wermacht, la Résistance polonaise avait été une association de bandits hors la loi qui ne pouvait en aucun cas bénéficier de la Convention de Genève , mais comment expliquer ce revirement soudain sous le coup des pressions Alliées ?… Revenons un peu en arrière afin de retrouver un semblant de piste. Aux yeux des Polonais, par contre, la Résistance – créée le 28 septembre 1939 par les généraux ayant signé la reddition de Varsovie, mais non pas celle de leur Pays – n’était que le prolongement de la campagne de septembre et, de ce fait, parfaitement légale – non sans quelque raison d’ailleurs . Le Maréchal Rydz Smigly revenu en Pologne en catimini étant mort d’une attaque de coeur – en se cachant des Soviétiques – et le nouveau chef, le général Sikorski, parti pour Londres, aucune forme d’Armistice n’aurait été possible . Pour les Polonais, de toute évidence, c’étaient les Allemands qui se trouvaient bel et bien dans l’illégalité puisqu’entrés en Pologne sans déclaration de guerre… C’est à ce moment précis de cette démonstration que nous pouvons constater toute la puissance perverse de la Désinformation en tant qu’arme de guerre.
De l’amas , assez conséquent, de désinformations qui se seraient abattues sur la Pologne en 39, je ne garderai qu’une toute petite désinfo, assez sotte, très mal ficelée – en apparence du moins complètement ratée – à savoir, le coup monté de Gliwice … – rien à voir encore avec celles, plus près de nous, plus sophistiquées, imbriquées en gigogne dans des faits authentiques, mais impossible à vérifier. Désinformation que je perçois cependant, comme étant un véritable petit nid de vipères qui aurait eu une incidence réelle sur le sort de la guerre … Désinfo assez nulle en apparence pour que les Polonais ne la prennent pas bien au sérieux – à l’époque du moins. Aujourd’hui, on prétend qu’elle visait à faire croire aux Alliés que les Polonais auraient attaqué les premiers – ce qui tombe sous le sens : la radio allemande ayant diffusé l’attaque truquée dans un secteur très restreint près de la frontière. À l’Ouest, on n’en savait rien. André François Poncet , l’ancien Ambassadeur de France à Berlin – celui-là même qui aurait donné sa parole d’officier français(2) à Hitler que la France n’hésiterait pas un instant si ce dernier attaquait la Pologne -, avait été envoyé à Rome par le ministre des Affaires Étrangères Georges Bonnet à l’automne 1938. L’Ambassadeur Coulondre, qui l’avait remplacé, aurait interdit aux Polonais de mobiliser leurs troupes jusqu’aux derniers instants. Ce n’est que la veille de la guerre que les Polonais auraient réalisé leur mobilisation – dans le désordre . Il leur aurait été donc impossible d’attaquer à Gliwice !
À quoi donc cette désinfo aurait-elle bien pu servir – me suis-je demandé, inversant les données – sinon à désinformer la Wermacht elle-même et non pas les Polonais? Le Mal, la manipulation, le mensonge – celle qui fausse les règles du jeu – me suis-je dit, en langage quasi automatique. Un militaire aurait peut-être eu un haussement d’épaules. Un disciple de Pascal aurait prétendu tout simplement qu’elle ne pouvait émaner que d’un esprit faux … Cependant, alliant deux ou trois informations entendues autrefois, la réponse qui me vint à l’esprit était d’une évidence désarmante : (( mais … voyons donc ? … à permettre à Hitler de ne pas avoir à déclarer la guerre à la Pologne – mais bien sûr !
— Quelle différence me répondra t-on ? ))
Selon la Convention de Genève, les troupes allemandes auraient dû attendre ensuite 24 heures avant d’attaquer – l’effet de surprise aurait été sans doute raté, les Allemands moins énervés, l’attaque moins brutale … et les avions allemands ne devaient avoir d’essence que pour tenir un temps très court. Dans les grands bois aux portes de Varsovie, sur la Bzura, ce sont bel et bien les avions de la Luftwaffe qui auraient gagné la plus grande bataille de septembre … Mais encore me direz-vous ? Quelles preuves à l’appui ? Les dates – ça va de soi. Pour vaincre le Danemark , la Belgique et la France sept mois plus tard, il a fallu à l’Allemagne emmagasiner (3) le pétrole pas mal de pétrole venant de Russie ….
Ce serait donc ce à quoi aurait servi le Pacte – Ribentrop-Molotov-Staline ? Admettons que ça tient la route ? Mais si c’était là le véritable propos d’Hitler, cela semble soulever de nouvelles questions encore et il nous faudrait trouver peut-être un tout autre représentant psychique que le Sphinx de Varsovie pour en résoudre la problématique.
Alicja Myszkowska
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1. Raymond Cartier – La deuxième guerre Mondiale voir les cartes de l’avancée des troupes en 44. .
2. Anecdote entendue après la guerre à Paris et rapportée par des militaires fréquentant le petit salon sur Censier-Daubenton de l’ancien Ambassadeur de Pologne à Moscou – Waclaw Grzybowski.
3. Gross – War through Children’s eyes – p. “oil , food and cattle …. to Germany”. p. 13 . _______________________________________________________________
voir aussi : ↑ Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, éd. Gallimard, coll. « Folio Histoire », p. 162. et nuit de cristal.
Piekalkiewicz, “Mourir pour Varsovie” et le nouvel Observateur
http://extremecentre.org/2009/11/11/adam-michnik-sur-katyn/ ___ les blogs
http://referentiel.nouvelobs.com/archives_pdf/OBS0087_19660713/OBS0087_19






