Montréal

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QUATRIÈME PARTIE

16-05-2022

QUATRIÈME PARTIE

par Michel Frankland

« Et toi, François, dit Philippe de Granpré, je suis certain que tu connais des histoires qu’il nous plairait d’entendre. »

François sentit, sous ses propos gentils et sincères, le désir parallèle de sonder quelqu’un, de vérifier autre chose en lui que les brillantes aptitudes en ingénierie qu’il manifestait depuis sa sortie de polytechnique. François Morin s’était toujours montré à sa place, il ne commettait jamais d’impairs. De Granpré avait saisi en lui une profonde cohérence intérieure doublée d’une solidité remarquable. Seules les voies de l’imagination pouvaient livrer les failles d’une telle forteresse.

« Restons plutôt dans le monde de la réalité, proposa Morrissette. Tiens! Raconte-nous comment tu t’es fait cette blessure sur le bras gauche. »

« Je crois que je vais vous satisfaire tous les deux, dit François en souriant. Je me suis fait cette blessure lors d’un événement incroyable et pourtant si réel.

«J’allais avoir 12 ans bientôt, mes parents m’avaient inscrit ‘aux études’, comme on disait à Sept-Iles. J’allais donc débuter mon cours classique à Montréal dans ce collège où nous avons étudié tous les trois à quelques années d’intervalle. Je désirais étudier, mais j’avais le coeur gros. J’allai donc pêcher au quai, c’était une façon de me rattacher à des activités que j’aimais avant de plonger dans l’inconnu de la grande ville. En fait, c’était plus pour me distraire que pour prendre beaucoup de poissons, car le temps était couvert et il ventait fort. Seuls les crapauds de mer, poissons laids et peu comestibles, mordraient par un temps pareil.

« J’allai m’installer au milieu du quai, du côté de la baie, pour éviter les vagues qui, de l’autre côté, m’auraient éclaboussé en se fracassant sur le quai. Seul Ti-Rouge pêchait du bord du vent. Ti-Rouge était un miracle de la nature. Le bon docteur ne com- prenait pas que cette constitution complètement minée par l’alcool, au foie fini, pût continuer à vivre. Ti-Rouge était toujours au poste, la ligne à l’eau et une caisse de bière de chaque côté de lui, comme des gardes du corps.

« Les seules réactions qu’on lui connaissait résultaient de la perception d’une menace à ses caisses. Lorsqu’un garçon venait s’asseoir près de lui, en touchant par mégarde une caisse du pied, ses yeux s’allumaient soudain, ses cheveux roux semblaient se hérisser, et un « Criss, touche pas! » à l’intonation caverneuse faisait vite comprendre au visiteur les limites imprescriptibles de leur relation. Autrement, Ti- Rouge reprenait son immobilité statuesque. Lorsqu’un poisson mordait, il tâchait de le remonter, en mélangeant sa ligne plus souvent qu’autrement, puis, après l’avoir décroché, il ingurgitait une bouteille.

« Je remarquai aussi, assis au bout du quai, un individu d’une cinquantaine d’années qui regardait vers le village. Je ne me souvenais pas l’avoir vu. Un instant, je me demandai si cet homme seul et sans ligne à pêche au bout d’un quai assailli par la tempête n’était un dément errant ; pourtant, il se dégageait de cet individu un je ne sais quoi de bon et de noble.

« J’appâtai sans conviction. De toute façon, les sangsues que j’avais ramassées à l’Ouest de Sept-Îles, à un endroit que nous appelions la « pointe de sable », étaient déjà plutôt raides et presque sans vie. Brusquement, sans trop savoir pourquoi, j’allai vers l’individu.