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LE PEUPLE, INCAPABLE D’ANALYSE

09-07-2018

LE PEUPLE, INCAPABLE D’ANALYSE

par Michel Frankland

Hannah Arendt m’apparait l’esprit le plus pénétrant sur les niveaux inconscients des mouvements politiques d’extrême-droite.

 

Elle a d’abord étonné les experts en politique par son explication des soubassements émotifs de Eichmann. On se souvient que cet ex-officier des camps d’extermination nazis avait été capturé en Argentine et ramené en Israël.

 

Elle présente Eichman comme un homme simplement médiocre. Les gens qui acceptent de s’occuper à la torture collective et s’en accommodent n’ont pas de vie intérieure. Ils sont éclatés intérieurement. Incapables de sincérité, parce que leurs sincérités sont successives.  Ainsi, on a demandé à Eichmann s’il avait travaillé dans les camps de la Shoa. Oui, mais il n’était qu’un fonctionnaire. Quelques minutes plus tard, on lui pose la même question. Comment ! Il n’a jamais travaillé dans ces camps ! …

 

De même, le texte qui va suivre définit parfaitement l’attitude zombie des afficionados de Trump. Ils sont, comme les fanatiques de tout pays, incapables d’un raisonnement logique. Les manipulateurs à la Trump les gorgent de slogans aussi simplistes qu’absolues mais répétés à satiété. Ainsi, des formules aussi fausses que globales font l’objet de plusieurs itérations par semaine, voire par jour : Fake news – My involvment with these women is totally false – It’s, as always, the fault of the Democrats. Il se crée ainsi, soit chez le 20 % le moins aptes intellectuellement à penser, soit chez des personnes au moi déficient, un état de consentement hypnotique. Leur esprit est devenu réfractaire à toute nuance.

 

Voici donc ce texte remarquable d’Hannah Arendt.

LE PEUPLE, INCAPABLE D’ANALYSE, CROIT LES MENSONGES SIMPLISTES RÉPÉTÉS (Hanna Arendt)



« L’histoire de Q colle très bien à la réalité. Elle explique pourquoi les pays, ménages, entreprises et banques sont endettés. Elle explique pourquoi les gouvernements sont continuellement en guerre. Elle explique pourquoi… »

Et voilà : elle explique pourquoi, elle explique pourquoi, elle explique pourquoi.

Réponse :

« Tels auparavant les meneurs de foules, les porte-parole des mouvements totalitaires avaient un flair infaillible pour tous les sujets que la propagande habituelle des partis ou l’opinion publique négligeaient ou craignaient d’aborder. Tout ce qui était caché devenait hautement significatif, sans considération d’importance intrinsèque. La populace croyait réellement que la vérité était tout ce que la société respectable avait hypocritement passé sous silence, ou couvert par la corruption.

 


Dans le choix d’un sujet, le premier critère devint le mystère en tant que tel. L’origine de celui-ci n’avait pas d’importance : ce pouvait être un désir raisonnable et politiquement compréhensible de garder le secret, comme dans le cas des services secrets britanniques ou du Deuxième Bureau français ; ou les exigences de la conspiration pour les groupes révolutionnaires, comme dans le cas des sectes terroristes, anarchistes et autres ; ou encore la structure de sociétés dont le contenu, secret à l’origine, était public depuis longtemps, et dont seul le rituel gardait quelque chose de mystérieux (cas des francs-maçons) ; ou des superstitions séculaires qui avaient brodé des légendes autour de certains groupes (cas des jésuites et des Juifs). Si les nazis étaient plus doués pour choisir de tels sujets, les bolcheviks ont progressivement maîtrisé cet art. Mais ils s’appuient moins sur les mystères traditionnellement acceptés, auxquels ils préfèrent leurs propres inventions – depuis 1935 environ, une mystérieuse conspiration mondiale succède à l’autre dans la propagande bolchevique : ce fut d’abord le complot des trotskistes, puis le règne des 200 familles, enfin les sinistres machinations impérialistes (c’est-à-dire planétaires) des services secrets britanniques ou américains

 

(1).
L’efficacité de ce genre de propagande met en lumière l’une des principales caractéristiques des masses modernes. Elles ne croient pas à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience ; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seule imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent par soi-même. Les masses se laissent convaincre non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils font censément partie. On exagère communément l’importance de la répétition parce qu’on croit les masses peu capables de comprendre et de se souvenir ; en fait, la répétition n’est importante que parce qu’elle convainc les masses de la cohérence dans le temps.

 


Ce que les masses refusent de reconnaître, c’est le caractère fortuit dans lequel baigne la réalité. Elles sont prédisposées à toutes les idéologies parce que celles-ci expliquent les faits comme étant de simples exemples de lois, et éliminent les coïncidences en inventant un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. La propagande totalitaire fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence. »

Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme : Tome 3, pp. 77-78