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LE FRANÇAIS ET L’ANGLAIS, DEUX MÉTHODES DE PERCEPTION -2

28-10-2016

LE FRANÇAIS ET L’ANGLAIS, DEUX MÉTHODES DE PERCEPTION -2

 par Michel Frankland

Dans le premier article, nous avons vu des distinctions entre le français et l’anglais. En particuliers en rapport avec un élément structural majeur, celui du temps. Nous avons vu que cette dimension dont nous sommes pétris, tout à fait universelle… devient spécifique

à chaque langue dans sa mesure chronologique que constitue le système verbal.

 

Aujourd’hui, nous franchissons un pas majeur dans cette quête de sens. Considérons d’abord une définition opérationnelle générale. Elle provient d’une réflexion de Saint-John Perse sur une lettre que lui a envoyée André Gide1.

 

Il me dit tout l’attrait que commençait d’exercer sur lui l’étude approfondie de la langue anglaise. Je lui dénonçai, pour ma part, l’opacité d’une langue aussi concrète, la richesse excessive de son vocabulaire et sa complaisance à vouloir réincarner la chose elle-même, comme dans l’écriture idéographique, au lieu que le français, langue plus abstraite, et qui cherchait à signifier bien plus qu’à figurer, n’engageait le signe fiduciaire du mot que comme valeur d’échange monétaire. L’anglais, pour moi, n’en était qu’encore au troc.

 

La charge me parait injuste pour l’anglais. La réflexion de Perse recèle cependant le mérite de dégager deux caractéristiques fondamentales des deux langues. Ainsi, le français dira : « Je grandis », alors que l’anglais accrochera au verbe, justement, un élément concret, voire visuel : « I am growing up. »

 

De même, et beaucoup plus subtilement, au sujet des signes de ponctuation. Le français, qui aime prendre du recul pour mieux analyser, considère que les signes de ponctuation ne sont pas liés aux mots, mais bien à l’économie structurale de la phrase. Ainsi, en français, la ponctuation est dégagée du mot. Par exemple, on écrira : « Les Romains étaient des bâtisseurs ; les Grecs, plutôt des philosophes. » L’anglais aurait collé le point-virgule sur le s de bâtisseurs. Dans cette perspective concrète, la ponctuation se trouve intégrée au terme qui clôt la phrase ou la proposition.

 

Mais un autre élément, apparemment paradoxal, retiendra notre attention. Les Anglais sont plus profonds, plus subtils que la langue qu’ils emploient. Il convient donc de nier implicitement, et même subtilement, des nuances que l’anglais ne traduit pas facilement. Ou même, paradoxe suprême, de véhiculer indirectement un message pour laisser entendre que L’INTELLIGENCE DÉPASSE LA LANGUE. Ainsi, c’est comme si l’anglophone, dans certaines situations, confiait à l’interlocuteur : « Tu vois, ce que je te dis est inexact, mais dépassons la langue, et montrons, par la tournure apparemment maladroite que j’emploie qu’elle n’est qu’un instrument plus bas que la qualité de nos perceptions. Ainsi, au bridge, un des meilleurs auteurs, Mike Lawrence, intitule un de ses livres False cards. Or, il traite de cartes déceptives. La carte n’est pas fausse. C’est une vraie carte, dont chacun des quatre joueurs en possède 13. Elle deviendra fausse concrètement. Cette carte, de nature déceptive, a pour effet concret de traduire un sens différent, faux, pour l’adversaire qu’elle veut leurrer. Ainsi, l’anglais s’attache davantage à l’effet produit. À ce qui est utile plus qu’à ce qui doit s’imposer par une logique abstraite.

 

Autre élément de concrétion de l’anglais, la suppression fréquente des conjonctions. Ainsi, on écrira en français : l’homme que j’ai vu hier ; l’anglais : the man I saw yesterday. L’anglais m’apparait plus intuitif. La langue, pour lui, est un instrument. La structuration par les conjonctions ne doit pas nuire au flux de la phrase. L’anglophone regarde à travers la langue. Alors que le français regarde la langue elle-même. Elle est le reflet le plus précis possible de sa pensée. Elle doit donc briller par son exactitude objective, sa syntaxe complète.

 

C’est dans cette perspective que Jacques Godbout, dans son roman Les têtes à Papineau, crée un être bicéphale. L’un, Charles, et anglophile. Il est nettement plus intuitif que l’autre, François, digne représentant de l’esprit cartésien, qui fait dans la logique la plus pure.

 

Dans le troisième article, nous établirons un lien entre ce sujet et la distinction gauche-droite.

 

 

1 Deux auteurs français de renom. Saint-John Perse a reçu le Prix Nobel de littérature en 1958.