Le temps, réalité universelle ?
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Par Michel Frankland                            Â
Y a-t-il notion plus universelle et partout identique que le temps ? Vraiment… Une analyse plus poussée fera apparaître la fausseté de cette affirmation superficielle.
Vous croyez que vous êtes devant un de ces articles abstraits sans réelle interférence avec la réalité quotidienne… DÉTROMPEZ-VOUS ! La conception du temps détermine notre relation avec l’espace, la matière et, ultimement, avec la fabrique même de la société. Einstein avait en effet établi la relation intime de l’espace-temps.
Dès qu’on mentionne Einstein, on songe à la relativité du temps. L’espace-temps se transforme à des vitesses vertigineuses. Mais on se dit que pour nous autres, dans l’expérience humaine, sur le plancher des vaches, à des vitesses excédant rarement celle du taureau, le temps est le même pour tous. Erreur !
Nous étudierons les différences de conception du temps selon les groupes linguistiques. Partons de notre expérience.  Comparons comment l’anglais et le français gèrent le temps.
La notion de temps en français résulte d’une construction parfaitement logique de l’esprit. Le temps y est divisé en trois parties, passé, présent et futur. Chacune de ses divisions se trouve aussi divisée en deux. Puis encore en deux pour le passé.  Soit la construction suivante :
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passé en actualisation : imparfait  |
conditionnel : futur dans le passé |
présent général |
futur général |
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Passé révolu / le passé du passé révolu : le + q.parfait |
passé simple |
présent en actualisation |
futur immédiat / futur du futur immédiat : futur antérieur |
Prenons un exemple simple : le verbe marcher. Conjuguons-le selon ses huit cases.
J’avais marché / j’ai marché
Je marchais
Je marchai
Je marcherais
Je marche (action concrète, actuelle de l’acte de marcher)
je marche (notion générale : je marche vers une meilleure compréhension de la société)
Je vais marcher (dans quelques minutes, quelques jours) / j’aurai marché (J’aurai marché jusqu’au village dans 20 minutes)
Je marcherai
Bref, le français s’installe dans le présent et classe en conséquence les diverses modalités temporelles à sa gauche et â sa droite. Chacune de ces trois divisions chronologiques se trouve elle-même divisée en deux afin de distinguer deux moments fondamentaux dans chacune d’elles. Les nuances temporelles sont établies du passé le plus reculé au futur le plus abstrait : le présent en est l’équilibre. Il en ressort une langue logique et claire.
Les langues anglo-saxonnes conçoivent le temps autrement. Dégageons la différence fondamentale avec la conception de  la perspective française.
Ces langues divisent le temps non en trois, mais en deux. Il y a un passé et un non-passé. Le non-passé couvre le présent et le futur. Dans la perspective anglo-saxonne, le présent et le futur forment un continuum.  C’est très exactement à cause de cette conception sous-jacente que le futur se construit avec un auxiliaire. He will walk. I shall walk. L’anglais utilise un auxiliaire qui traduit la volonté. J’ai la volonté d’aller. L’allemand n’a pas plus de futur : Ich verde gehen (littéralement : je deviens y aller. Soit : je suis en devenir, plus ou moins éloigné, avec l’action infinitive d’aller).
Ainsi, vous entendrai  quelquefois : «Did you win ?», mais aussi : «Have you been winning ?» Étais-tu dans un continuum présent-futur dans le passé en train d’exercer l’action de gagner ?
Reprenons le même schéma qu’en français, mais appliqué cette fois à l’anglais :
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I had walked…  mais les anglophones, tout en comprenant, ajouteront : «It’s not colloquial.» C’est –à -dire : je comprends, mais le génie de la langue anglaise appellerait plus naturellement : I had been walking. Parce que justement le présent-futur y forme un ensemble – un continuum, comme défini plus haut. Alors qu’en français, le locuteur s’installe dans le présent et segmente les périodes chronologiques en fonction de cette position centrale, les langues anglo-saxonnes «glissent» pour ainsi dire sur le temps. Les diverses instances de celui-ci se trouvent alors naturellement inter-reliées. Ainsi, l’équivalent anglais de j’avais marché se situe naturellement
en relation avec une autre action de ce même tout chronologique. Bref, le français est une langue d’analyse alors que l’anglais est une langue de récit.  Ou, formulé autrement : le français décrit l’être alors que l’anglais décrit l’événement, le devenir. C’ est la langue du participe présent.
Complétons le tableau pour l’anglais :
I had been walking
I have been walking
I walked (le passé simple forme une exception, justifiable en ce qu’il s’agit d’un temps      Â
               instantané)
I would walk : encore ici, le temps est formé avec un verbe servant d’auxiliaire. La condition n’est pas marquée par le verbe lui-même, mais par l’auxiliaire. En d’autres mots, non par la morphologie, mais par la construction de la phrase.
I am walking
I walk
Au futur, l’anglais emploie plutôt «will» que «shall». Parce que le futur implique une volonté de s’insérer dans l’action. Elle n’a pas encore eu lieu ; elle demande un effort.
I will be walking (in a few minutes, in a few days)
I will walk
I will have walked (ou : I will have been walking), selon que l’on considère le résultat ou l’action elle-même.
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Dans le prochain article, nous verrons les conséquences sociales étonnantes qui découlent de ces visions divergentes du temps.






