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L’ÉLECTION DÉSHABILLÉE -2

06-05-2014

L’ÉLECTION DÉSHABILLÉE -2

            Par Miche Frankland                   

Nous avons diagnostiqué des raisons importantes de la victoire-canon du Parti Libéral. Nous notions deux éléments : la puissance-tracteur de Couillard vs la-dame-sans-charisme-ayant-atteint-son-degré-maximal-d’incompétence. Nous remarquions aussi  la double erreur sur la Charte. D’une part, d’être présentée sans analyse, sinon une vague référence verbale qu’aurait  produite un juge ; symétriquement, l’aspect drastique de la charte, imbuvable pour un grand nombre, alors qu’il s’agissait plutôt d’amorcer un compromis avec la CAQ – bref, une erreur hallucinante : vous annoncez une action tout à l’égout contre un groupe, pour dévoiler  après l’élection un projet beaucoup  plus nuancé !… Bref, l’action parfaitement à l’envers !

Abordons maintenant un problème au cœur de la Québécitude.  La position indépendantiste repose sur un double aspect. L’un est positif : le goût de faire du Québec, notre patrie culturelle, une patrie tout court. L’autre aspect est négatif. IL se base sur une équation à trois éléments : fédéralisme = multiculturalisme= perte de la langue et d’une bonne partie de la culture d’ici 50 à 75 ans. Jacques Leclerc, dans sa brique de réputation internationale Langue et Société, rappelle les étapes, souvent avérées au cours des siècles, de la perte d’une langue.  La métropole devient bilingue, les nationaux incorporant de plus en plus dans leur langue des termes de la langue dominante. Puis, l’entropie linguistique franchit une autre étape – celle de la valorisation de la langue dominante, et symétriquement, le peu d’estime, voire une dévalorisation  diffuse de la langue autochtone. Ainsi  au Collège du Sacré-Cœur, à Sudbury, les étudiants, dont le français s’avérait aussi bon que celui de nos cités québécoises, se parlaient tous anglais dans la salle de récréation. Dernière étape, il fait «bien»,  réussi, de causer dans la langue dominante, le combat d’arrière-garde recelant des odeurs de demeurés obtus et toqués, n’a plus cour dans la métropole, sinon à la maison, dans un franglais approximatif. Et ainsi de suite vers les petites villes et les campagnes. Bref, les indépendantistes  se disent qu’il n’y a pas d’épanouissement possible dans un pays qui impose le multiculturalisme.

Mais que se passe-t-il  dans la tête des libéraux ? J’estime  qu’il  y a deux familles de pensée dans ce parti. D’abord, un courant de centre-droite qui abhorre ce qu’il considère l’irréalisme économique du rêve péquiste. Ce courant  ne pense pas trop au multiculturalisme, sinon  comme une forme de fair-play civilisé.  

L’autre courant table sur une réalité d’un niveau différent. Il s’agit cependant d’une conviction toute intérieure, qu’il ne faut surtout pas verbaliser. Disons que c’est une «pensée de corridor». J’évoque par ce terme ce qu’une personne participant à une discussion de groupe (un C.A., un comité sportif, un échange politique) pense vraiment sur les idées échangées. Que pense vraiment cette personne quand elle quitte la réunion en empruntant les corridors qui la mènent à la rue ? J’évalue, en particulier pour avoir eu une confidence d’un ami considéré dans ma région  comme un libéral respecté. Il me confiait ce que mon sixième sens me certifiait depuis longtemps sur la véritable motivation des penseurs libéraux: l’indépendance est irréalisable  parce que le Québec ne recèle pas dans ses tripes la maturité politique requise.

Ces personnes au jugement pratique constatent nos multiples championnats négatifs : le système de santé à la fois le plus onéreux et le plus lent de la fédération. Nos étudiants, dont les frais de scolarité sont environ la moitié des autres provinces, qui mènent un tohu-bohu social occasionnant  un grand nombre  de décrochages. La corruption endémique, que les journaux du début du siècle rapportaient à peu près dans les mêmes termes que les scandales d’aujourd’hui,  et pour les mêmes raisons. Sans parler de la lourdeur administrative. Un exemple entre tant d’autres : notre ministère de l’éducation compte  sept fois plus de fonctionnaires que celui du Danemark, pour une population équivalente.  Malheureusement, pour peu qu’on ait analysé ce qui se passe au Québec, on sait que les exemples de ces championnats négatifs abondent autrement plus que les quelques cas proposés ici.

Au fond, ces esprits réalistes endossent la réflexion quelque peu découragée de Bock-Côté, qui constate le penchant marqué des Québécois de souche à la lourdeur dans les décisions et l’errance dans les solutions. En somme, à notre incapacité à nous gouverner. Ce n’est pas seulement au sujet du déficit que nous frappons un mur. Bref, voilà la certitude des penseurs libéraux. Elle n’a rien de condamnable. À partir du moment où  l’on est convaincu de cela, on ne veut pratiquement rien investir dans la culture, sinon pour plaire à la galerie, et aussi par attachement sentimental.   Et pour la rentabilité de certains événements musicaux. Mais pour ces personnes de haut vol, leur «pensée de corridor» est aussi silencieuse que définitive : Devenons franchement Canadiens,  et perdons lentement, inexorablement, mais sans heurt, notre langue et notre culture.

Couillard, à mon sens, véhicule cette option d’une manière convaincue et puissante.

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